Geoffroy de Lorgne (1627-1676)

« Aiguiseur de pointes »

Lorsque Pascal composa sa célèbre pointe : « diseur de bons mots, mauvais caractère », il est peu probable qu’il ait pensé à Geoffroy de Lorgne, tant celui-ci, aux dire de tous ceux qui le connurent, était un excellent homme à qui l’on ne pouvait guère reprocher qu’une inspiration trop systématiquement portée sur la grivoiserie. Lorgne fut en effet un de ces amateurs de traits d’esprit, un « aiguiseur de pointes », comme il se qualifiait lui-même, en référence au nom générique donné aux épigrammes, saillies drolatiques et autres bons mots rimés qui avaient en commun, outre leur brièveté, de se conclure sur un rapprochement inattendu et surprenant censé procurer au lecteur le plaisir de sa découverte.

Ce dispositif rhétorique, qu’à la suite des traités des Espagnols Gracian et Tesauro on prit l’habitude de baptiser « art de la pointe » correspond donc plus ou moins à ce procédé courant dans la composition de nouvelles littéraires que l’on appelle la chute.

Lorgne pratiqua cet art à la fois poétique et mondain avec davantage de constance et de largesse que de bonheur, si l’on juge par les quelques épigrammes qui nous sont parvenues et par les déboires que celles-ci lui valurent.

C’est au cours de la Fronde que Lorgne, partisan des « Grands » contre le pouvoir royal incarné par le napolitain Mazarin et la Régente Anne d’Autriche, née à Valladolid, fit sa réputation. L’épigramme suivante donne une assez juste idée des traits qu’il décochait à l’époque :

« L’Espagne et l’Italie unies

« De notre France ont fait leur lit ;

« Tandis que l’un tient la férule

« Sa bonne amie lui tend le cul.

La pointe eut quelque succès, mais ne fit pas l’unanimité, y compris dans le camp des partisans des Grands. Bussin-Rabutin notamment la critiqua sévèrement, non pas tant pour son contenu (il en fallait bien davantage pour choquer celui qui quelques années plus tard publierait une scandaleuse Histoire amoureuse des Gaules) que pour la manière désinvolte pour ne pas dire fantaisiste dont Lorgne y usait de l’alternance des rimes masculines et féminines. En réponse, ce dernier écrivit une « épigramme pour [s]es détracteurs concernant les règles du bien écrire » dont on se demande aujourd’hui jusqu’à quel point elle ne renseigne pas sur les mœurs davantage que sur l’esthétique de son auteur :

« Mâles et femelles j’enfile

« Avec les règles sans égard.

« Que m’importe si c’est facile

« Pourvu qu’ainsi brille mon dard.

La victoire du camp royal ne causa pas à Lorgne autant de torts qu’on aurait pu penser, peut-être parce que, partisan de la religion Réformée, il bénéficiait de la protection du Grand Condé. L’austère soldat, qui n’avait qu’une vague idée de la tournure de la veine satirique du rimeur, appréciait en revanche sa bonhomie sans arrière-pensée, si différente de ce à quoi l’avait habitué une déjà longue vie d’intrigues. Mi-secrétaire mi-bouffon, Lorgne l’égayait en composant des épigrammes qu’il ne comprenait qu’à demi contre le vicomte de Turenne à qui le prince vouait une rancune tenace depuis que ce dernier lui avait infligé une défaite cuisante à la bataille du faubourg Saint-Antoine en 1652 ; rancune qui, depuis la bataille de Dunkerque de 1658, également perdue par le premier contre le second, avait tourné à l’obsession. Aussi Condé riait-il sans trop chercher à les approfondir des quatrains dans la veine de celui-ci, le seul de son genre à nous être parvenu :

« La gloire de Monsieur Turenne

« Ne fait pas plus de bruit qu’un pet

« Et il se sert de son épée

« Comme un abbé fait de sa penne.

La victime de ces pointes en revanche, qui eut connaissance de quelques-unes d’entre elles durant le temps qu’elle combattait les troupes de Léopold de Habsbourg, avait publiquement juré de tirer vengeance du satiriste avant d’ordonner que ses troupes ne ravageassent le Palatinat. Bien que le second événement fût sans doute sans rapport avec la colère provoquée par les saillies de Lorgne, leur conjonction fut relevée par la plupart des gazettes européennes, qui jugèrent disproportionnée la réaction de Turenne, les paysans allemands n’ayant effectivement rien à voir en cette affaire, sinon qu’ils partageaient la même religion que le poète satirique.

Ce dernier perdit un peu bêtement la protection de la maison Condé en cette même année 1674, lorsque, voulant célébrer la naissance de Louis-Henri de Bourbon, petit-fils du Grand Condé, il composa cette épigramme :

« Louis de Bourbon sera au lit

« Un si peu clément ennemi

« Que plus criera mercy catin

« Que sous Turenne un Palatin.

Il fallut toute l’influence du Prince aussi bien que la réputation de férocité du père de l’enfant (Henri-Jules, surnommé « Condé le fol » souffrait notamment de lycanthropie et au cours de ses crises il lui arrivait fréquemment de courir à quatre pattes en aboyant après ses domestiques terrorisés qu’il mordait cruellement aux mollets lorsqu’il parvenait à les rattraper – le reste du temps il était seulement, aux dires de Saint-Simon « père cruel, mari terrible, maître détestable, voisin pernicieux ») pour que ne se pérennisât pas le surnom de « Turenne des catins » que l’on commençait en souriant à attribuer au petit Louis-Henri.

Invité à placer ses bons mots ailleurs, et craignant peut-être à juste titre que l’on exhumât pour Louis XIV ses œuvres de jeunesse, Geoffroy de Lorgne se décida à rejoindre en Perse son coreligionnaire Jean Chardin, qui s’était établi à la cour de Suleyman 1er. Tandis qu’il quittait la France, la dépouille du vicomte de Turenne, qu’un boulet de canon avait étendu mort sur le champ de bataille de Salzbach, y rentrait, ce qui inspira à notre rimeur le quatrain suivant :

« Turenne a enfin son remède

« Pour le tirer de sa mollesse :

«  Un bon boulet droit dans les fesses

« Et pour une fois il est raide.

Le trajet jusqu’à Ispahan parut semble-t-il long et monotone à Lorgne, qui n’écrivit pas une ligne sur aucun des pays qu’il traversa, se contentant de composer cet unique quatrain révélateur à la fois de son état d’esprit du moment et de la tournure qu’avaient prises ses rêveries :

« Ma pointe en voyage s’émousse

« Et je suis sec comme un abstème

« J’ai hâte de voir le harem

« Afin que ma pointe repousse.

Lorgne arriva enfin en Perse, où il fut rapidement présenté par Chardin au Shah. Celui-ci, féru de poésie et plus généralement curieux de connaître mieux la science occidentale de l’éloquence, demanda à Lorgne ce qu’était cet « art de la pointe » dont il avait ouï parler par l’intermédiaire de marchands et de missionnaires espagnols, et proposa même d’organiser entre lui et le Français une sorte de joute verbale au cours de laquelle ils compareraient leurs pointes.

Lorgne demanda (et obtint) quelques minutes de réflexion pour affuter la sienne puis, une fois celle-ci ciselée, il lança :

« Dans le harem du Souverain

« Devant les fleurs des courtisanes

« Mon front reste calme et serein

« Pourtant je bande comme un âne.

Les témoins consternés qui rapportèrent la scène (au nombre desquels on ne compta pas Chardin, qui au contraire effaça par la suite toute mention de Lorgne de son Journal de voyage) décrivirent avec un luxe tout oriental de détails la diversité des couleurs que refléta en un instant le visage du Shah à partir du moment où on lui eut traduit le mot « courtisane », et qui se fixèrent en fin de compte sur le pourpre de la colère tandis que le Français concluait son quatrain par une révérence qui eût été du plus bel effet si elle ne venait ponctuer une épigramme aussi discutable sur le plan de la bienséance que déraisonnable sur celui de la prudence, et pour prix de laquelle Geoffroy de Lorgne fut empalé.

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