« Nul ne peut être accusé de sa propre turpitude »

Issue d’une traduction fautive de l’adage latin Nemo auditur propriam turpitudinem allegans (“Nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude”), cette règle de droit fut brièvement en vigueur en Austrasie sous le règne de Thibert Ier (534-547). Son application n’occasionna pas les troubles qu’on aurait pu supposer, puisque si celui qui se rendait coupable d’une infraction ne pouvait être poursuivi en justice, ceux qu’il avait lésés pouvaient se venger sans non plus craindre de représailles judiciaires. Autrement dit, la règle ne faisait qu’entériner le droit du plus fort, ce qui la rapprochait sinon de l’esprit ni de la lettre, du moins de la réalité de l’application du droit romain aussi bien que des lois féodales.

Elle entraina en revanche une importante persécution des Juifs austrasiens, ceux-ci n’étant pas poursuivis pour leurs délits propres, mais pour le crime supposé commis par leurs ancêtres contre le Christ. La communauté juive de Mettis (Metz), déjà étique, se serait rapidement éteinte, si le théologien Chilericus ne s’était fait leur avocat, avec pour argument le fait que la « race maudite » avait gardé dans son sang souillé ce crime abominable, que par conséquent les Juifs actuels étaient aussi coupables que leurs ancêtres, et ne pouvaient donc être punis.

La controverse dura trois ans, le principal juge de Mettis, Chlodion, refusant catégoriquement d’entendre les raisonnements de Chilericus pour des raisons moins strictement doctrinales que pragmatiques : après avoir condamné le cordonnier Judas à être pendu (« non pour avoir été cause de la mise en Croix de Notre Seigneur Jésus Christ, avait-il tenu à préciser, non plus que pour nulle autre faute de sa part »), le juge s’était approprié la vache que celui-ci possédait, et il refusait catégoriquement de la rendre à la famille de sa victime dans le cas où cette dernière eut finalement dû être reconnue coupable, donc acquittée. La controverse s’acheva par la mort sur le bûcher de Chilericus, que Chlodion réussit à condamner pour le meurtre commis par un homonyme. Mais si l’on parvint à se débarrasser du théologien, son argument resta, et le juge fut obligé de rendre la vache.

Chlodion n’eut guère le loisir de se lamenter de la perte de la vache de Judas, puisqu’à cette même époque un nouveau malheur vint le frapper dans son foyer : sa fille Hiltrude, qu’il projetait de marier au fils de l’intendant du maire du palais de Thibert Ier, était tombée amoureuse d’un jeune journalier d’extraction si insignifiante que son nom n’est pas parvenu jusqu’à nous. Le juge eut beau enfermer la garce dans sa chambre, à l’amour, comme on sait, aucune serrure ne peut résister, et la courbure du ventre de Hiltrude se faisant de plus en plus prononcée à mesure que passaient les semaines montra suffisamment que la sienne n’avait pas fait exception.

Chlodion furieux fit saisir et enfermer le jeune homme, à qui il promit le même sort que celui qu’il avait réservé à Chilericus, lorsque l’astucieuse Hiltrude vint accuser son amant de l’avoir prise de force. L’accusation était d’autant plus grave que la jeune femme ajoutait qu’outre son innocence, le journalier lui avait dérobé sa bague en or et son collier de perles. Le jeune homme s’avérant être un criminel, il ne pouvait donc être condamné. Chlodion menaça sa fille de la soumettre à la question, voire au jugement de Dieu, elle ne céda pas et maintint sa version des faits. Le juge n’eut d’autre choix que de faire pour la liberté du jeune homme la même chose qu’il avait faite pour la vache de la veuve de Judas : la rendre à son propriétaire.

L’histoire de Chlodion finit toutefois de façon plus heureuse qu’elle n’avait commencé, du moins pour son protagoniste : la mort opportune du roi Thibert au cours d’une chasse libéra les scrupules du juge à cesser d’appliquer une règle de loi qui, s’il ne la considérait pas plus absurde ni plus injuste qu’une autre, lui avait toujours semblé d’un maniement délicat. Ignorant les supplications de sa fille, qui vint à genoux et en larmes lui présenter son petit-fils dans ses langes, il fit saisir son gendre qui fut pendu pour avoir volé une bague et un collier.

Les juges qui succédèrent à Chlodion soit qu’ils eussent eux aussi été embarrassés par cet adage particulièrement contre-intuitif dans ses présupposés comme dans ses implications, soit plus simplement qu’ils n’eussent jamais pris la peine de s’enquérir du contenu des lois austrasiennes, ne l’appliquèrent plus, et il tomba dans la désuétude et l’oubli sans jamais avoir été officiellement frappé de caducité. Aussi put-il être exhumé presque quinze siècle plus tard, à la fin des années 1880, par maitre Nerville, un avocat chafouin qui tenta grâce à lui d’obtenir en appel l’acquittement du député Daniel Wilson, qui profitait de son statut de gendre du Président de la République française de l’époque, Jules Grévy, pour se livrer à un trafic de décorations de la Légion d’honneur. L’argument fut logiquement rejeté, Nerville ayant échoué à obtenir que le procès fût dépaysé à Metz, mais il parvint toutefois à ses fins en expliquant dans sa plaidoirie que l’on ne pouvait parler d’escroquerie en cette affaire puisque, si les conditions de leur attribution étaient discutables (« mais ne le sont-elles pas toujours ? », demandait-il), les décorations au moins étaient authentiques. « Is fecit cui prodest » (« L’auteur du délit est celui à qui il profite »), conclut-il son discours en regardant droit dans les yeux le juge, qui arborait sur sa robe la médaille de l’Ordre national du mérite. Wilson fut acquitté.

A la sortie du tribunal, au reporter de L’Echo de Paris venu recueillir ses commentaires sur le verdict, Nerville se contenta de répondre avec un clin d’oeil : « Jus est ars boni » (« Le droit est l’art du boniment»).

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