Paragrippa. Jean-Auguste Fripon, dit (1761-1829) (2/4)

(Lire ici la première époque de la vie de Paragrippa)

Entre 1777 et 1781, Fripon fut donc l’apprenti du drapier Girard, avec lequel pourtant les relations se détériorèrent rapidement. Mais le marchand, qui apparemment était débiteur de Fripon père, ne congédia pas le fils, se contentant de l’installer hors de chez lui, dans une pension de la rue des Bons Enfants.

Le comportement de Fripon à cette époque le rapproche de ceux que René Guénon (à la suite d’Ibn Arabî) a appelé les « Malâmatiyah », ces initiés qui dissimulent leur haut degré de réalisation spirituelle derrière une apparence relâchée, voire inconvenante selon les critères conventionnels (cf. René Guénon, Initiation et réalisation spirituelle, op. cit.). Un masque auquel Paragrippa, il faut bien le dire, devait recourir plus souvent qu’à son tour au cours de son existence.

Il devint ainsi un habitué de la taverne du Cheval Blanc (rue du Grand Marché), un lieu fréquenté essentiellement par les étrangers de passage, les ouvriers (en particulier les tanneurs) et diverses autres catégories de ribauds et de ribaudes. Certains soirs, Fripon disait entendre la voix d’Edmond Bourgoing, prieur des Jacobins qui avait été supplicié à quelques mètres de là, soupçonné de complicité dans le meutre de Henri III, voix qui lui indiquait la future exécution de Louis XVI, par décapitation préciserait-il dans les Propos de table. Mais à l’époque où il les entendit, il se retint pour des raisons évidentes de sécurité d’ébruiter le contenu de cette prophétie. Il ne se priva en revanche pas de rapporter aux intéressés les confidences plus particulières que lui fit le spectre sur l’avenir de ses compagnons de taverne, en échange de quelques deniers devenus d’autant plus nécessaires qu’à partir de 1781 Fripon perdit pour une raison inconnue son statut d’apprenti et que dans la même foulée sa famille lui coupa les vivres.

C’est au cours de cette période qu’il adopta le pseudonyme de Paragrippa, dans un double hommage à la fois au médecin alchimiste Paracelse et au théurgiste colonais Henri Corneille Agrippa. Il se lança dans la confection d’horoscopes, d’almanachs et, à partir de 1785, de libelles contre les notables et marchands locaux, s’attirant de solides et durables inimitiés qui certainement ne furent pas pour rien dans la fin de non-recevoir que l’on opposa à ses demandes d’intégrer la Franc-Maçonnerie.

Les pamphlets de cette époque n’ont malheureusement pas été conservés. On sait néanmoins qu’outre une série d’attaques contre « le marchand de puces Girard », figurait un texte adressé au « luctueux boulanger Lasneau », puisque ce dernier engagea un mercenaire des lettres afin de répondre au « délictueux astrologue » que ni les injures, ni les charognes de chouette clouées sur sa porte ne le feraient revenir sur sa décision de ne plus lui faire crédit.

Paragrippa s’était acquis, bon an mal an, une certaine notoriété locale, et lorsque le comte de Cagliostro, de passage à Tours à l’automne 1783 (sur le chemin qui devait le conduire à Bordeaux chez le marquis de Canolle), demanda si la ville abritait un confrère en Sciences Sacrées, on l’orienta vers le Cheval Blanc. « Lorsque nous nous vîmes, expliqua Paragrippa à Léon Bottais, nous ne pûmes nous empêcher l’un et l’autre d’éclater de rire. » (Re)connaissance ou connivence, il ne s’expliqua pas davantage sur la signification de cette hilarité.

On ne sait s’il échangea avec le mage italien quelques pratiques relatives aux travaux alchimiques, puisqu’à la différence de ceux de Cagliostro, bien documentés, notamment grâce aux mémoires de Casanova, nous savons peu de choses de ceux de Paragrippa. Il est néanmoins avéré qu’il se livra à la recherche du Grand Oeuvre, suivant une méthode originale dont il n’a malheureusement pas laissé de témoignage, mais qui consistait à tenter, non pas de créer de l’or ex nihilo, mais à en dupliquer et multiplier un volume préexistant que lui fournissaient d’obligeants mécènes en échange d’une partie de la fortune constituée en cas de succès de l’opération. Le risque de celle-ci, comme le spagyriste n’omettait pas d’en informer honnêtement ses clients, consistait dans le fait qu’en cas d’échec le volume d’or qu’on lui avait remis serait dissous dans le Soufre rouge (sur la signification de ce dernier, cf. René Alleau, Aspects de l’alchimie traditionnelle, Paris, Minuit, 1953 ; René Guénon, La Grande Triade, Paris, Gallimard, 1946 ; Fulcanelli, Le Mystère des Cathédrales et l’interprétation ésotérique des symboles hermétiques du Grand-Œuvre, Paris, éd. des Champs-Elysées, 1926 ‒ les informations contenues dans ce dernier ouvrage sont néanmoins à prendre avec certaines précautions.)

On en sait un peu plus sur sa doctrine et ses pratiques médicales, à base de plantes distillées dans de l’eau légèrement sucrée. Ce procédé, étonnamment proche de celui que l’Allemand Hahnemann baptiserait une dizaine d’année plus tard du nom « d’Homéopathie », fait peut-être de Paragrippa le véritable inventeur de ce procédé de médication auquel la science moderne ne cesse de découvrir de nouvelles vertus. A la suite de la publications des premières études sur le magnétisme animal (le mémoire de Frédérique-Antoine Mesmer sur le sujet fut publié en 1779), l’initié tourangeau expérimenta également une variante originale de la fameuse thérapie par le baquet du médecin badois, puisque les patients se tenaient, non pas comme chez Mesmer à côté du baquet, mais dans celui-ci, en compagnie du thaumaturge qui effectuait des passes plus ou moins compliquées sur leurs corps (dénudés, afin de permettre aux fluides animaux de circuler sans entraves).

Fin de la deuxième époque de la vie de Paragrippa. (Lire la troisième époque ici.)

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