Ippolito Pompizzioni (1493-?) (3/3)

(Lire ici la deuxième partie de la vie exemplaire d’Ippolito Pompizzioni, et ici la première.)

Au jour dit se retrouva donc dans la belle cour intérieure ombragée du palais de la Chancellerie une assemblée de congressistes moroses dont les membres se répartissaient en petits groupes qui se formaient par hasard ou par affinités. Le redoutable prieur dominicain de la province de Naples, Guiseppe Ghisleri, discutait à mi-voix avec le Provincial Pablo Videlo de la Compagnie de Jésus, lui demandant des nouvelles d’Ignace de Loyola, le supérieur général et fondateur de l’Ordre, dont la santé inspirait alors quelque inquiétude. Videlo se voulait rassurant. Un peu plus loin se tenait Luigi d’Este, l’évêque de Ferrare que nous avons déjà rencontré, qui avait fait le voyage jusqu’à Rome afin de « voir la bête », comme il l’expliquait au frère Clemente Scarza, de l’ordre des Frères mineurs, tandis qu’à côté d’eux le cardinal Antonio Bartolmino explicitait le sens des fresques à peine sèches peintes sur les murs du palais par Giorgio Vasari pour représenter divers épisodes de la vie du pape Paul III au Recteur du Collège de Louvain Michel De Bay, qui avait accepté l’invitation du cardinal Bellini de faire un crochet par Rome pour entendre Pompizzioni avant de se rendre à Trente (il était le seul à ne pas avoir déjà séjourné dans la cité tridentine, et la présentation par le cardinal Bartolmino des œuvres de l’artiste toscan était une manière de ne pas répondre de manière trop précise aux nombreuses questions que se posait le théologien helvète à propos de l’avancement des travaux du Concile). Le Cardinal Luigi Mirabello, qui avait bien connu Alexandre Farnese avant qu’il ne devînt pape, se glissa entre les deux hommes, montra les fresques et assura en souriant qu’il manquait des épisodes, sans préciser davantage son propos. Ghisleri et lui se lancèrent alors dans le panégyrique du prédécesseur du pape actuel, qui avait toujours le cœur sur la main pour ses amis et avait été à l’initiative du présent concile. Le bon temps. Et un saint homme.

Quand on eut annoncé l’arrivée de Bellini et de son hôte, les prélats s’installèrent dans la grande salle et virent entrer l’altier cardinal romain suivi du savant de Padoue dont le négligé de la tenue eût fait pâlir de jalousie un anachorète stylite et surprit jusqu’au pourtant capucin Clemente Scarza. La chevelure hirsute et vraisemblablement fort peuplée de Pompizzioni (le cardinal Mirabello écrirait plus tard, non sans une exagération manifeste, que le Padouan était environné d’un nuage de puces), son regard trouble et comme égaré qui le faisait ressembler davantage à un berger des Abruzzes qu’à un docte humaniste conduisirent les examinateurs à se dire qu’après tout la séance ne serait peut-être pas aussi rébarbative qu’ils ne l’avaient craint.

Ils ne devaient pas être déçus. D’une voix forte et claire qui contrastait curieusement avec son apparence, Pompizzioni entama classiquement son exorde en demandant l’indulgence de l’assemblée, s’excusa par avance des obscurités qui malgré ses efforts pour la rendre accessible au plus grand nombre pourraient subsister dans l’exposition de sa doctrine, et priant son audience de considérer que si elle ne comprenait pas toutes les subtilités de cette dernière, la faute n’en incombait en aucune façon à la faiblesse de son intelligence, mais tout entière à la maladresse de l’orateur. D’Este intervint à ce moment pour tranquilliser Pompizzioni sur ce point, ce qui déclencha quelques rires dans le groupe des ecclésiastiques.

L’exposé parut au début quelque peu fastidieux : le Padouan remontait à la langue d’Adam, c’est-à-dire l’hébreu, et priait l’assemblée de bien vouloir remarquer que la Sainte Bible s’ouvre par la seconde lettre de l’alphabet de cette langue, beth, et non par la première, aleph, ce qui devait évidemment s’interpréter comme signifiant que le beth était la lettre de la Création tandis que le aleph était la lettre du Créateur. Or, poursuivait Pompizzioni, le beth ressemble à un carré, ou peu s’en faut, tandis que l’aleph est une croix, autrement dit un cercle (puisque selon lui une croix n’était autre que la représentation des rayons d’un cercle, qui lui-même restait inactualisé – ce qui d’ailleurs corroborait son hypothèse sur la signification du aleph, faisait-il observer.) Donc le Paradis terrestre avait la forme d’un carré tandis que le paradis céleste était circulaire.

Rien de tout cela n’était bien nouveau, et les auditeurs commençaient à s’ennuyer. Les spéculations sur la pomme qui avait précipité la chute du genre humain les ranimèrent un peu, en partie parce qu’afin d’appuyer son propos Pompizzioni avait apporté une véritable pomme avec lui, qu’il tenait à bout de bras pour en montrer la sphéricité, en partie parce qu’il établissait un parallèle entre la rondeur du fruit et celles de la compagne d’Adam, dont il détaillait les formes avec une minutie qui éveillait chez certains membres de son public le souvenir émouvant et pas si lointain de certaines des descendantes de la première pécheresse. Le médecin tirait de cette correspondance la conclusion que Dieu avait placé la pomme dans le jardin pour qu’elle fût mangée par Eve, puis par Adam, afin que tous deux fussent chassés de l’anguleux Paradis Terrestre et recherchassent la véritable félicité : celle de la Jérusalem Céleste, la cité circulaire, d’où l’on ne bougerait plus.

Si l’affirmation selon laquelle la chute de l’Homme faisait partie du plan divin n’était pas à proprement parler hérétique, Pompizzioni s’aventurait néanmoins en terrain glissant ; aussi le Provincial Vidello et le prieur Ghisleri dressèrent-ils l’oreille. Mais l’orateur avait déjà changé de sujet, parlait du char de la vision d’Ezechiel, s’interrogeait sur le paradoxe qui fait que les roues permettant aux véhicules de se mouvoir sont rondes, alors que le cercle est le symbole de la perfection, donc de l’immobilité, puis suivait le fil de cette dernière idée en indiquant que selon lui le Pape, en sa qualité de représentant de Dieu sur terre devait transmettre aux hommes l’image de la perfection divine en se déplaçant le moins possible, idée qui suscita des hochements de tête approbateurs chez la plupart des auditeurs.

La Terre elle-même était immobile, assurait-il, parce qu’elle était le sommet de la Création, autour duquel tout tournait, en premier lieu le Soleil et la Lune, comme chacun pouvait en faire l’expérience simplement en regardant par la fenêtre, méthode à laquelle il attribuait une origine aristotélicienne. Suivit une longue autant que virulente digression contre Copernic et Luther, après quoi Pompizzioni annonça qu’il allait entrer dans le cœur de son sujet, à savoir le dévoilement de la véritable nature du Christ. Bellini, qui par les discussions qu’il avait eues avec le philosophe padouan avait une vague idée de ce dont il pouvait s’agir, eut un frémissement, de même que Michel De Bay, qui était un brave homme et à qui l’exposé qu’il avait écouté jusqu’ici (et qu’à la vérité il avait été le seul à suivre de bout en bout) faisait craindre le pire, tandis que Ghisleri se frottait les mains en échangeant un sourire avec Vidello : eux aussi, même si leur attention n’avait pas toujours été sans défaut, en avaient entendu suffisamment pour être en mesure de se douter que la manière de Pompizzioni, faite d’enthousiasme et de naïveté davantage que de prudence, le conduirait à la faute, et s’ils n’étaient pas indulgents comme le théologien louvaniste, ils étaient en revanche bons catholiques, ce qui les rendait doublement dangereux pour l’orateur.

Pompizzioni établit donc le portrait physique supposé du Christ : sa tête, parfaitement sphérique, surmontait un ventre proéminent (le même que celui qu’arborent nombre de ses serviteurs les plus zélés, fit-il observer en passant) au-dessous d’une paire de mamelles généreuses et ses jambes assez courtes, parce qu’elles étaient de même longueur que ses membres supérieurs, se rejoignaient au niveau d’un bassin particulièrement charnu.

S’il n’y avait eu la mention de la poitrine, la description eût peut-être amusé les examinateurs, mais hormis le Cardinal Mirabello, que l’idée d’un Christ aux gros seins fit sourire, ces révélations furent accueillies avec consternation. Vidello demanda à Pompizzioni s’il fallait en conclure que le Christ était femelle.

« Androgunos, plutôt, asséna avec hauteur le médecin de Padoue.

— Androgyne par la forme ou par la substance ? interrogea à son tour Ghisleri.

Pompizzioni eut un instant d’hésitation. Il ne s’attendait pas à ce qu’on vienne le chicaner sur des points techniques.

— Par la substance, bien entendu, finit-il par répondre (plus tard, évoquant ce moment dans une lettre adressée à d’Este, Bellini se demanderait si Pompizzioni n’avait pas fait cette réponse au hasard, afin de ne pas perdre la face).

— Le Christ mêle donc en sa personne la substance féminine avec la masculine ? poursuivit Ghisleri.

— C’est exactement ça, vous avez bien compris, dit Pompizzioni sur un ton de bonhomie magistrale qui montra clairement aux spectateurs qu’il n’avait pas bien compris les enjeux des questions qui lui étaient posées.

— En somme, c’est une consubstantiation ? reprit d’une voix mielleuse Vidello.

Le savant eut un geste d’agacement :

— Oui, si vous voulez, concéda-t-il, ce qui était sans doute la pire réponse qu’il pût faire.

Un silence glacial accueillit ces dernières paroles. Au bout d’un moment, Ghisleri se leva, puis, s’adressant à l’assemblée :

— Le caractère diabolique des thèses que nous avons dû subir jusqu’ici avec une patience, une réserve et une charité qui nous honore ne fait plus aucun doute : voilà un homme, continua-t-il en haussant la voix et en désignant de la main un Pompizzioni que son intervention laissait littéralement bouche bée, qui, s’appuyant sur la Kabbale et sur l’alchimie (nous sommes tous au fait de son amitié avec Paracelse, cet hérétique qui scandalise jusqu’aux schismatiques) fait du Seigneur le responsable de la Chute, dresse un portrait monstrueusement grotesque de Notre Sauveur, et pousse l’impertinence jusqu’à venir au centre de la Chrétienté défendre le dogme impie de la consubstantiation.

Et il se rassit, tapant discrètement au passage dans la paume de la main que lui tendait Vidello.

— Mais c’est une plaisanterie ! s’énerva Bellini qui se leva à son tour, la consubstantiation n’a rien à voir avec ce qu’Ippolito a exposé !

A force de fréquenter l’humaniste, le cardinal avait cru découvrir que sa crasse et son orgueil dissimulaient une âme d’une sensibilité particulière qui tentait de se cacher à elle-même quelque blessure intime et ancienne dont elle souffrait toujours secrètement, et il en était venu à éprouver à son égard des sentiments plus indulgents : aussi prit-il à témoin l’assemblée en arguant le fait que tous avaient pu constater au-delà de tout doute raisonnable que l’orateur avait reçu en partage la douce félicité des sots.

Mais la perspective de brûler un hérétique et par là de montrer au Pape une autre image que celle qu’ils craignaient qu’il ne se fît d’eux au cours de son excursion tridentine n’inclinait pas les ecclésiastiques à l’indulgence.

— Tout de même ! cet hérétique voulait enfermer le Saint Père dans le Vatican ! s’exclama Mirabello.

Son intervention toutefois excita quelques murmures désapprobateurs dans l’assemblée, qui la regarda comme un coup bas, et même Ghisleri lança au Cardinal un regard sévère.

Mais le rusé Vidello prit alors la parole, s’adressant directement à Bellini, et lui demandant si la mansuétude qu’il témoignait pour son protégé (il insista bien sur ce dernier mot) était de même nature que celle qu’il avait pour le laxisme des inquisiteurs placés sous sa direction qui ne s’étaient même pas montrés capables de déceler les hérésies contenues dans un ouvrage dont son auteur lui-même venait de livrer d’aussi évidents exemples.

Ghisleri ajouta qu’il ne fallait pas laisser échapper cet hérétique-là, qui sinon irait retrouver son Paracelse en Allemagne ou en Suisse et s’y ferait prendre par les disciples de Luther et de Calvin, qui retireraient la gloire de le brûler tout vif à Wittenberg ou à Genève, ainsi qu’ils l’avaient fait pour Michel Servet. Vidello rétorqua ensuite à Scarza, qui estimait que les traits du visage de Pompizzioni portaient les stigmates certains de l’imbécilité, que si l’on tenait pour véridiques les portraits qui en avaient été faits, Luther aussi avait une tête de crétin et que cela ne l’avait pas empêché de prendre la tête de l’une des plus graves crises que l’Eglise eut connu avec ses thèses démoniaques.

Michel De Bay se permit de faire remarquer que tout ce qu’avait écrit Luther n’avait pas été inspiré par le Malin, et que même certaines de ses propositions n’étaient pas sans justesse, ce qui entraîna un nouveau débat, plus animé encore que le précédent, à l’issue duquel le Recteur du Collège de Louvain non seulement accepta de rétracter ses propos mais encore dut renoncer à se rendre à Trente pour le Concile et promettre de rentrer immédiatement dans son pays.

Pendant cette discussion, Pompizzioni s’était éclipsé. On eut beau le chercher partout, on ne le trouva nulle part, ce qui était bien la preuve, ainsi que le fit remarquer finement Vidello, que le médecin padouan n’était pas aussi sot qu’il en avait l’air.

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