Permutation de la Flandre et de la Wallonie (1/3)

Seul le flegmatisme profondément ancré dans le tempérament belge peut expliquer la facilité avec laquelle les populations de Flandre et de Wallonie admirent comme allant de soi l’opération d’une ampleur inédite que constituait la permutation de leurs deux régions qui eut lieu dans la nuit du 11 au 12 octobre 1932 puisque celle-ci, loin de se réduire à un simple tour de bonneteau politico-administratif comme celui par exemple qui rattachait la Savoie tantôt à la France, tantôt à la Sardaigne, tantôt à rien, consista bel en bien en une permutation physique déplaçant, pour décrire schématiquement le phénomène, vers le Sud et l’Est du pays la région wallonne tandis que dans le même temps la Flandre avec toutes ses villes glissait vers le Nord et l’Ouest.

Le procédé n’était toutefois pas tout à fait inédit : la France l’avait déjà expérimenté avec succès à la fin du XIXe siècle afin d’éloigner la Corse de l’Italie pour la rapprocher des côtes françaises et permettre ainsi à l’île d’apparaitre sur les cartes de l’Hexagone. Mais la réussite matérielle de l’opération s’avéra ne pas compenser son coût politique, puisqu’elle fit naitre chez les Corses un profond ressentiment contre l’État français, ressentiment qui perdure encore aujourd’hui.

C’est néanmoins bien à un ingénieur belge que l’on doit l’invention de l’appareil qui fut baptisé « Rectificateur géodésique » : Edouard de Burlet (1852-1933) expliqua des années plus tard l’émotion qui le saisit jusqu’aux larmes lorsqu’il eut devant les yeux la preuve que sa machine avait fonctionné selon ses prévisions. Jusque-là, avec une modestie toute wallonne, il avait douté de ses calculs et de ses capacités, craignant que son appareil ne causât quelque terrible catastrophe – ce fut d’ailleurs la raison pour laquelle il préféra l’expérimenter d’abord en France. Désireux de faire de menus ajustements sur son appareil, Burlet proposa ensuite à Félix Faure une nouvelle expérience consistant à rapprocher l’Algérie française de la Métropole, mais après plusieurs semaines de réflexion le Président français déclina la proposition, craignant que les publicistes nationalistes ne profitassent de l’occasion pour agiter le spectre d’une invasion musulmane de la France dans le but de déstabiliser la République.

L’ingénieur retourna donc en Belgique où ses relations politiques (son cousin, Jules de Burlet, était alors Chef de cabinet du Roi) lui permirent d’approcher Léopold II. Le Monarque se montra dans un premier temps intéressé par la machine : il rêvait en effet, pour des raisons financières et logistiques, de transférer l’État « indépendant » du Congo en Belgique. Burlet expliqua que cette opération n’était malheureusement pas possible, la taille du Congo ne permettant pas de le faire tenir dans l’espace délimité par les frontières de la Belgique. « Même si on envoie la Flandre en Afrique ? », demanda le souverain. L’ingénieur secoua tristement la tête.

Cette déconvenue refroidit l’enthousiasme du Roi pour le Rectificateur géodésique, et la carrière de la machine aurait pu se terminer sur cette note douce-amère si la situation politique internationale, au tournant des années 1930, n’était venue en raviver le souvenir et l’intérêt : le gouvernement de Jules Renkin se montrait en effet particulièrement préoccupé par les nouvelles de l’Allemagne où les élections présidentielles de 1932 avaient placé Adolf Hitler aux portes du pouvoir, devant lesquelles lui et ses S.A. attendaient, raides comme des piquets, qu’elles ne leur fussent ouvertes par le Président Hindenbourg. Les visées belliqueuses du leader d’extrême-droite n’étaient un secret pour personne et elles inquiétaient tout le monde, sauf le gouvernement français qui ne prenait pas cette menace au sérieux, ce qui pour les Belges était un motif supplémentaire d’inquiétude.

Au cours du Conseil des ministres du 4 mai 1932, Renkin expliqua gravement à ses collègues à quel point la situation internationale était susceptible de dégénérer rapidement. Il évoqua le caractère sanglant de la dernière occupation allemande et conclut en regrettant de devoir rappeler qu’en cette occasion, les Belges flamands n’avaient pas tous fait montre du dévouement au Roi et à la patrie qu’on est en droit d’attendre en pareilles circonstances, témoin « l’odieux même si éphémère Conseil de Flandre mis en place sous l’égide de l’occupant. »

L’allocution de Renkin fut médiocrement reçue par le baron Emile van Dievoet, Ministre de l’agriculture, qui demanda avec aigreur si Bouillon devait être considérée comme une ville flamande bien qu’elle baignât dans la mer du Nord, puisque c’est là qu’était né le journaliste Léon Degrelle, qui commençait à l’époque à faire parler de lui. L’ensemble des ministres se récria contre ces propos, mais Renkin les calma d’un geste de la main avant de répondre en souriant à Dievoet que le « Rexisme » ultra-catholique de Degrelle – dont il convenait par ailleurs bien volontiers qu’il était un sinistre personnage – était aux antipodes du paganisme aryaniste dont se revendiquait le NSDAP et qu’il ne voyait donc pas sur quelles bases celui-ci et celui-là auraient pu prendre langue.

« D’autant plus que Degrelle parle français ! », ajouta avec force Fernand Cocq, le Ministre de la justice.

L’incident clos, Renkin exposa ensuite son plan qui, comme le lecteur l’aura deviné, consistait à exhumer le Rectificateur géodésique afin d’éloigner la Flandre de la frontière allemande pour que, dans l’hypothèse d’une tentative d’invasion de la part des troupes germaniques, la Wehrmacht trouvât face à elle une population hostile, « au moins sur le plan linguistique », ajouta-t-il en jetant un regard de biais vers le baron Dievoet.

Un ange passa, puis un autre. Renkin eut beau assurer ensuite que le Roi était au courant de cette proposition, à laquelle il avait déjà donné son accord, les ministres restaient dubitatifs. Ils finirent par accepter le principe de la permutation, à la condition que l’on ne fixât pas un calendrier trop contraignant pour son exécution. Dievoet assura le chef du gouvernement, sinon de son soutien, du moins de son silence, après que ce dernier lui eut discrètement promis la promulgation d’une série de lois d’assouplissement linguistique qui entérineraient au moins partiellement l’existence officielle de la langue flamande et seraient annoncées avant la fin de l’année. Cocq, qui avait entendu leur échange, sortit du conseil sans saluer personne.

Avant de décider d’une date pour l’opération, il fallait de toute façon prévenir voisins et alliés. La Hollande, que sa tradition commerciale inclinait à la tolérance et sa culture religieuse à l’indifférence, accusa réception du message secret qui l’annonçait sans y ajouter le moindre commentaire.

Les Français, bien entendu, firent davantage de difficultés. L’Etat-major s’inquiéta du travail que la Permutation donnerait au Service géographique de l’armée, qui se verrait forcé de renouveler des cartes qu’il avait déjà été obligé de mettre à jour à deux reprises depuis la fin du conflit mondial (une première fois en 1918 afin d’y inclure les revendications territoriales de la Belgique à l’issue du conflit, et une seconde fois en 1919 pour en exclure toutes celles qui n’avaient pas été satisfaites.) Par ailleurs, il fallait bien mal connaître la mentalité allemande pour s’imaginer qu’un adversaire dont la fourberie n’était plus à démontrer commettrait l’erreur de se passer de l’effet de surprise en reprenant tel quel un stratagème qui avait justement pour cette raison fonctionné en 1914. Bien plutôt, les Allemands se lanceraient directement sur la France depuis leurs propres frontières, et leurs troupes viendraient alors s’écraser contre les remparts de l’infranchissable Ligne Maginot à l’époque en construction. Aussi, concluait le rapport des autorités militaires, les Belges ne devaient ni effectuer la Permutation, ni prendre aucune autre initiative sans en référer au préalable à la France, car si les Belges étaient bien un peuple frère (le général Weygand, natif de Bruxelles, tenait beaucoup à cette formule), ils n’en devaient pas pour autant oublier le droit d’ainesse, auquel les Français étaient très attachés.

Ce rapport fut remis à Edouard Herriot, chef du gouvernement, qui le transmit à son homologue belge, qui ne manqua pas d’en donner lecture à ses collègues lors du Conseil des ministres du 28 septembre 1932, après leur avoir annoncé que leurs réserves rencontraient celles des Français, et que ces derniers se féliciteraient de ce que le projet de Permutation fût reporté sine die, « d’autant plus qu’ils s’imagineront que c’est parce que leur admonition nous a impressionnés. »

— Ah les cochons ! s’écria Cocq.

Vuulaerds ! » renchérit van Dievoet, pour une fois d’accord avec lui.

L’ensemble des ministres du conseil s’éleva contre ces prétentieux Français qui prétendaient leur dicter la politique à suivre, alors même que leur pays était plus petit que la Belgique (en y incluant le Congo.) Maurice Houtard, Ministre des finances, ne digérait pas que le message qualifiât les Belges et les Français de frères : « Des cousins, tout au plus », assurait-il à ses collègues.

— Ce ne sont pas mes cousins ! grommela van Dievoet.

— Alors Messieurs, que décidons-nous ? reprit Renkin.

— Permutons ! affirma Cocq en donnant un coup de poing sur la table. Et pas plus tard que maintenant ! Ils se sont assez foutus de nous comme ça ! »

Les ministres applaudirent cette forte déclaration et reprirent en choeur le mot du ministre de la Justice : « Permutons ! Permutons ! Permutons ! »

A la sortie du conseil des Ministres, van Dievoet vint tout de même demander à part à Renkin si leur marché tenait toujours : « Vous savez, les lois linguistiques. » Renkin hocha la tête.

(Lire ici la suite du récit de la permutation de la Flandre et de la Wallonie)

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