Permutation de la Flandre et de la Wallonie (3/3)

(Lire ici la première partie du récit de la permutation de la Flandre et de la Wallonie et ici la deuxième partie.)

Le Premier ministre n’était pas au bout de ses peines. En effet, contrairement à ce qu’il avait affirmé au Conseil des ministres du mois de mai précédent, il n’avait pas consulté le Roi au sujet de la Permutation. Comme on pouvait s’y attendre, ce dernier se montra furieux d’apprendre qu’au cours de son sommeil on avait bouleversé la physionomie de son royaume d’une manière aussi radicale. Il exigea immédiatement la démission de Renkin, et nomma à sa place le martial comte de Broqueville, qui avait déjà exercé cette fonction durant la Grande Guerre : Albert Ier, anticipant les troubles sociaux et linguistiques que ne manqueraient pas de provoquer la Permutation, confia à cet homme de poigne la délicate mission de préserver l’ordre public.

Mais ces craintes s’avérèrent infondées : le Souverain avait sous-estimé l’extraordinaire faculté d’adaptation à son environnement de l’humanité en général, et des Belges en particulier, qui ne s’émurent qu’à peine de ce changement. Ainsi, les habitants de Bouillon, constamment abimés dans la contemplation de leur château, il est vrai fort beau, ne semblèrent même pas remarquer que s’ils tournaient la tête de l’autre côté, ils trouvaient en face d’eux les Ardennes et non plus la « mer couleur d’absinthe », comme l’avait surnommée Mac Orlan (le massif ardennais était resté à sa place, puisque n’étant pas situé exclusivement sur le territoire belge. Cocq, qui ne décolérait pas contre les Français avait était partisan de le permuter également, pour « leur apprendre à faire leur nez », mais Renkin avait fait observer que le massif ardennais empiétait également sur le territoire du Luxembourg, qui n’en pouvait mais – on se rendit compte à cette occasion que l’on avait oublié de prévenir les autorités du Duché de l’opération.) Les habitants de Gand, qui titubaient dangereusement près du bord de la Meuse les soirs de leurs fameuses fêtes, tombèrent dorénavant dans l’Escaut, sans autre changement notable (les fleuves n’avaient pas non plus été affectés par la Permutation : le risque était trop grand que, dans l’éventualité où le vent eût soufflé un peu fort au cours de l’opération, faisant tanguer les plaques de territoire, ils eussent débordé de leur lit.) On s’accommoda tout aussi facilement du fait qu’Ostende, dont la localisation orientale était inscrite jusque dans son nom, fut située à l’Ouest de la Belgique, et rapidement des lexicologues plus inventifs que rigoureux imaginèrent une explication fantaisiste, supposant l’existence d’une ile au large des côtes belges dont les habitants auraient baptisé « Ost end » la ville la plus à l’Est qu’ils pouvaient apercevoir depuis leur rivage. Le nom serait resté tandis que, fort opportunément, l’ile disparaissait de la surface du globe et de la mémoire des hommes.

Le problème de Bruxelles, la capitale indubitablement francophone de la Belgique, dorénavant enclavée en territoire flamand, fut plus long et plus compliqué à résoudre. Les juristes qui s’occupèrent de régler la question, en habiles rhéteurs, firent prévaloir le fait que puisque les deux régions de la Belgique avaient permuté mais que Bruxelles était restée à sa place, c’était donc la preuve que cette dernière n’appartenait ni à l’une ni à l’autre région, mais en constituait une troisième. L’argument n’était certes pas au-dessus de toute critique, mais le temps que les Flamands ne décelassent le sophisme, l’existence de la « Région de Bruxelles-Capitale » avait été inscrite dans la Constitution.

Celui qui sans conteste fut le plus troublé par la Permutation se révéla être le Roi. Le caractère d’Albert s’assombrit, il passait des journées entières sans parler, déambulant d’un air accablé dans son palais bruxellois. Son air mélancolique formait un contraste frappant avec la jovialité qui se dégageait de celui de son Chef de Cabinet : Broqueville, dont la tâche se révélait beaucoup plus facile qu’il ne l’avait craint (« Pensez donc, expliquait-il à ses proches, je n’ai eu à faire tirer sur personne. ») promenait son perpétuel sourire de Conseils des ministres en réceptions, alors même que ses médecins inquiets pressaient le Souverain de prendre des vacances « loin de tout ça », et de reprendre une pratique sportive (Albert était notamment, avant la Permutation, un alpiniste chevronné.)

Léopold III, qui monta sur le trône de Belgique en 1934 après la disparition tragique de son père au cours d’un accident d’escalade, estima qu’il fallait prendre son parti de la nouvelle configuration du pays, à laquelle on ne pouvait de toute façon plus remédier : Burlet était mort dès 1933 et, quand bien même un autre que lui eût-il su faire fonctionner le Rectificateur géodésique, personne n’aurait osé prendre la responsabilité de tester les effets de la machine sur une surface qui avait déjà au préalable été permutée (Georges Theunis, le successeur de Broqueville, avait quand même au cas où envoyé un télégramme à son homologue français Pierre-Etienne Flandin afin de savoir si par hasard la France ne voulait pas renvoyer la Corse à son emplacement initial, mais ce dernier déclina la proposition.) Aussi le chef de l’Etat décida-t-il de falsifier l’ensemble des documents historiques, géographiques et littéraires du royaume afin que l’on crût que la Wallonie avait toujours été au voisinage immédiat de l’Allemagne et la Flandre disposer d’un accès à la mer. Il chargea le comte Hubert Pierlot de superviser les opérations, qui se déroulèrent entre février 1939 et janvier 1945 et dont la réalisation fut paradoxalement facilitée par les difficultés causées par l’occupation allemande (car si elle avait été un succès remarquable sur le plan technique, l’efficacité stratégique et militaire de la Permutation s’était avéré nettement moins spectaculaire) qui accapara l’attention des Belges durant toute cette période.

En 1942, pendant que la Commission secrète pour la mise conformité permutative de la littérature luttait contre les difficultés qu’elle rencontrait dans la réécriture du Till d’Ulenspiegel de Charles de Coster, dont le héros éponyme déambulait de Flandre en Allemagne sans jamais s’aviser qu’en allant de l’une à l’autre il marchait dans la Wallonie, un groupe de résistants flamands décida de détruire la machine de Burlet : les sentiments de Léopold III à l’égard de l’Allemagne leur apparaissant à tort ou à raison non dénués d’ambiguïtés, ils craignaient que celui-ci n’en fît cadeau aux autorités nazies. Le sabotage fut effectué avec succès et dans la nuit du 11 au 12 octobre 1942 les débris de la machine qui, dix ans jour pour jour auparavant, avait si profondément modifié la configuration de la Belgique furent engloutis sous les gravas du pavillon de l’ingénieur à la suite d’une spectaculaire explosion qu’on attribua à un bombardier allié isolé. Cet acte de résistance, s’il passa pratiquement inaperçu, n’en tord pas moins le cou à l’idée reçue selon laquelle les Flamands auraient tous été de zélés partisans de l’Allemagne, ainsi que l’avait craint Jules Renkin et que le proclamèrent après la guerre les mauvaises langues, évidemment wallonnes.

La formidable opération d’ingénierie sociale à laquelle se livrèrent les autorités belges, et qui est peut-être sans équivalent dans l’histoire de l’humanité (à moins que les théoriciens de la « nouvelle chronologie », apparue au cours des années 1980 n’aient raison lorsqu’ils affirment que l’Antiquité n’a jamais existé, et que les vestiges architecturaux et culturels qui en témoignent ont été forgés à la Renaissance), fut un plein succès : on estime qu’à partir du mitan des années 1970 plus aucun Belge ne se souvenait de l’ancienne géographie de son pays. L’oubli fut à ce point complet qu’en 2010, lorsque la chaine française TF1 diffusa par erreur une carte du pays antérieure à 1932, l’ensemble des médias belges, wallons comme flamands, se gaussa de la bévue et préféra moquer l’incompétence des autres plutôt que questionner sa propre amnésie, démontrant ainsi que ce genre de réaction n’est pas spécifiquement français.

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