Le Projet E.P.R. (4/10)

(Lire ici la précédente partie du Projet EPR)

Le travail se révéla plus compliqué que ne l’avait escompté Ferdinand : les notes de son père étaient par endroits obscures, vraisemblablement lacunaires, et il utilisait un tableau des éléments périodiques différent de celui auquel était habitué son fils, qui par ailleurs avait un travail considérable à fournir pour le CEA. La France avait en effet décidé de se doter de la bombe atomique, et il était l’un des maillons essentiels de ce projet qu’il accomplissait avec autant de zèle que de honte : plusieurs de ses collègues physiciens, encartés au Parti Communiste, avaient démissionné de leur poste ou bien en avaient été écartés. Ferdinand, lui, était resté. Il tentait bien de se dédouaner en se disant que lui-même n’était qu’un compagnon de route du combat de l’URSS pour l’abolition de la société de classe et la paix dans le monde, mais il ne pouvait pas ne pas sentir la faiblesse de l’argument.

Ce fut donc par contrition davantage que par conviction qu’il se mit à vendre le journal L’Humanité sur la voie publique parisienne dans les périodes où il résidait dans la Capitale. Il se disait que si quelqu’un du CEA ou des Renseignements Généraux l’apprenait, il serait probablement évincé de son poste, ce qui lui ôterait, outre son gagne-pain, un poids sur la conscience, et remettait ainsi son sort entre les mains du destin. Cette activité n’avait du reste rien de désagréable, et Ferdinand rencontrait parmi ces vendeurs bénévoles des gens intéressants, bien différents des anciens Normaliens qu’il fréquentait habituellement ; car si ceux-là l’étaient pour la plupart également, ils avaient suivi la filière littéraire.

Un jour, rue de Vaugirard, Ferdinand se retrouva dans la compagnie d’un escogriffe déluré d’une vingtaine d’années qui apostrophait les passants avec une gouaille tellement bon enfant que même les bourgeois ne pouvaient s’empêcher de sourire, et poussaient parfois même jusqu’à acheter un exemplaire du journal habituellement honni.

– Mon garçon, votre bonne humeur me met en joie, expliqua un vieil homme à mine de notaire, je vous l’achète votre journal, la bonne y mettra ses épluchures.

– Fais bien gaffe qu’elle ne le lise pas, camarade, répondit le jeune homme en rigolant, ça pourrait lui donner l’idée d’empoisonner ton bourguignon.

– Ah ! Ah ! Je n’avais pas pensé à ça. Je le mettrai dans les gogues alors. »

Ferdinand se tenait le plus près possible de son jeune camarade, comme pour s’imprégner d’un peu de son charisme exubérant. Mais soudain le visage de celui-ci blêmit :

– Merde ! c’est beau-papa ! Il va me couper les couilles s’il me chope à vendre L’Huma. Sauve mes roustons, camarade !

Et il fourra sa pile de journaux dans les mains de Ferdinand, qui fit ce qu’il put pour l’empêcher de tomber et d’entrainer la sienne dans sa chute. Mais déjà « beau-papa », un homme d’une soixantaine d’années au visage sévère sous son chapeau haut de forme, se trouvait devant eux.

– Monsieur Courcelle, quelle bonne surprise ! s’exclama le jeune homme d’un ton peu assuré.

– Jacques ! Répondit l’autre d’un ton navré, ne me dites pas que vous êtes retombé dans vos errances !

– Pas du tout, pas du tout ! Je… Je disais justement à ce monsieur que je ne voyais pas en quoi Khrouchtchev était moins criminel de Staline.

– C’est pas du lait qui lui sort du nez à celui-là, c’est la propagande bourgeoise, s’interposa Ferdinand en prenant un accent populaire médiocrement crédible.

Courcelle le regarda fixement quelques instants, puis se tourna vers Jacques à qui il dit :

– Nous vous attendons toujours ce soir, n’est-ce pas ? Sept heures précises. Sauf si vous avez commencé la Révolution d’ici-là bien sûr.

Il salua Ferdinand d’un signe de tête puis reprit sa route d’un air altier, les mains derrière le dos.

– Merci camarade ! dit Jacques une fois que son beau-père fut hors de vue. J’ai bien cru qu’il allait m’annoncer qu’il annulait le mariage. Je te revaudrai ça, foi de Chirac. Bon, allez, je file. Ça m’a noué les tripes de rencontrer le vieux con, faut que j’aille chier. Ça te dérange pas, hein ?

Ferdinand secoua la tête. Mais déjà son éphémère compagnon, en quelques longues enjambées, avait disparu.

(Lire ici la suite du Projet EPR)

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