Le Projet E.P.R. (7/10)

(Lire ici la précédente partie du projet EPR)

Le succès de l’opération « Eté Perpétuellement Radieux » comme l’avaient baptisée ses promoteurs, dépassa de loin toutes leurs espérances raisonnables : la canicule qui s’abattit cet été-là sur l’ouest de l’Europe, accompagnée d’une sècheresse terrible, fit des ravages dans les rivières, qu’elles vidèrent, et dans les troupeaux, qu’elles décimèrent, à tel point que l’on craignît de manquer d’eau pour les bêtes survivantes et de lait pour les enfants. Dans les régions viticoles, des cérémonies religieuses furent organisées pour prier le Seigneur que les vignes fussent épargnées afin que les adultes ne souffrissent pas eux aussi de la soif. A Paris, les conducteurs de bus se mirent en grève après avoir constaté que la température y avoisinait les 60°, tandis que sur les marchés le prix des denrées alimentaires bondissait à des hauteurs presque aussi extravagantes que lors du passage du Franc à l’Euro en janvier 2002. Les rues l’après-midi se transformaient en étuves à ciel ouvert et l’on se réfugiait dans les églises, où il faisait encore frais. Les fidèles de la dernière heure n’hésitaient pas à morigéner les vieilles bigotes qui avaient l’inconscience de vouloir brûler un cierge comme à leur habitude.

En Bretagne, il faisait un climat de Riviera, et il ne pleuvait presque pas. Pour la première fois depuis longtemps, Phinault, Leglerc et les Colloré y passèrent toutes leurs vacances, délaissant la Côte d’Azur où ils prenaient habituellement leurs quartiers d’été.

– On y est peut-être allé un peu fort, reconnut néanmoins Kerbrolec, une après-midi qu’il sirotait un verre de chouchen bien frais au bord de la piscine de Phinault.

De son côté, Ferdinand avait dès qu’il eut pris conscience de l’étendue du désastre repris ses calculs et il cherchait désespérément le moyen de réguler les effets de son appareil. Car si Kerbrolec, avec qui il correspondait régulièrement par téléphone, se montrait rassurant (« Viens chez nous, il fait un temps magnifique. Pas une goutte de pluie. Tu te rends compte ? »), Jacques Chirac, qui l’appela plusieurs fois au cours de cet été-là, le pressait de trouver une solution :

– Je ne vais pas pouvoir te couvrir encore longtemps, Paluchon, lui expliqua un jour le Premier Ministre. Il paraît que si ça continue les vendanges seront compromises. Ils en deviennent fous à l’Assemblée Nationale. Tous les jours à la buvette ils se demandent s’il y aura du pinard l’année prochaine. S’ils apprennent d’où vient ce merdier, ils vont venir te couper les couilles, tu peux me croire. Même tes copains cocos.

Il se montra toutefois un soutien indéfectible pour Ferdinand (ainsi que pour Phinault, qui de son côté avait fait courir par toute la Corrèze le bruit que c’était sur la sollicitation pressante de Jacques Chirac qu’il avait racheté la menuiserie Bruynzell), y compris lorsque le Président de la République eut appris que la sècheresse n’était pas un accident climatique mais la conséquence d’une expérimentation scientifique dans laquelle était impliqué son Premier Ministre. Les deux hommes eurent à ce sujet, vers la fin du mois d’aout, une explication si houleuse qu’elle s’acheva par la démission de Jacques Chirac qui téléphona à Ferdinand le soir même :

– Cette fois c’est cuit, Cornichon, il faut que tu coupes le jus. Je ne peux plus te protéger. Ils vont envoyer le service Action pour te buter.

Quelques minutes plus tard, Ferdinand reçut un appel de François Phinault :

– Vous avez eu Chirac ? Il faut stopper l’opération. Provisoirement, s’entend. Je m’occupe de prévenir Kerbrolec.

Ainsi, le 6 septembre 1976, Ferdinand descendit pour la dernière fois dans la fosse Saint-André. Il poussa un long soupir, puis éteignit sa machine.

Les températures baissèrent brutalement et, au soulagement de tous, du moins dans un premier temps, la fin de l’été puis l’automne furent pluvieux. Mais la canicule de 1976 avait coûté cher à la France. Aussi, pour soutenir le monde agricole qui avait été le plus durement touché en même temps que pour offrir un cadeau de bienvenue à son successeur, Chirac avait juste avant son départ fait voter un impôt exceptionnel. Les Français devaient se souvenir longtemps de cette sècheresse qui leur vidait les poches après avoir asséché leurs rivières, et le nom de Raymond Barre, jusqu’alors peu connu, fut dès lors associé dans l’inconscient collectif à l’idée d’austérité.

Lorsqu’il fut de retour à Orléans au soir du 7 septembre, Ferdinand découvrit qu’on avait fait livrer chez lui un panier garni de produits traditionnels bretons accompagné d’un petit mot : « Le combat continue. Haut les cœurs ! Signé : Gwendall. »

(Lire ici la suite du Projet EPR)

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