Le Projet E.P.R. (9/10)

(Lire ici la précédente partie du Projet EPR)

Ferdinand retrouva avec plaisir le groupe des Bretons, dont il n’avait pas revu certains depuis presque quinze ans. Il fut présenté à leurs enfants : le svelte et fringant Michel-Edouard Leglerc, dont la jovialité exubérante et permanente faisait craindre son entourage qu’elle n’eût des racines pathologiques ; et Vincent Colloré, un jeune homme aux manières brutales dont le sourire de vendeur d’aspirateurs à domicile formait un curieux contraste avec son visage de subrécargue patibulaire. Phinault excusa l’absence de son fils François-Henri, qui passait ses vacances à Los Angeles (« il adore le cinéma », expliqua son père à Ferdinand). Kerbrolec, dont la vie privée avait toujours été mystérieuse, ne semblait pas avoir d’enfants.

– Venez avec moi, lança un Phinault radieux en prenant Ferdinand par l’épaule. La machine est dans le jardin derrière la maison. Vous allez voir, il y a une petite surprise.

– Oui, Gwendall m’en a touché deux mots.

– Ah… Il vous a dit ? demanda Phinault avec une pointe de déception dans la voix.

– Oh il n’est pas entré dans les détails. Il m’a juste dit que c’était sublime.

– Sublime ! Exactement, confirma Phinault en retrouvant le sourire. Je voulais vous faire la surprise.

Ils contournèrent la maison.

– Et voilà ! Annonça triomphalement Phinault en désignant de la main la machine. Alors, qu’en pensez-vous ?

Ferdinand resta béant. En face de lui s’étendait une vaste prairie de gazon fraichement tondue, agrémentée ça et là de massif de rosiers, de petits poiriers et de coquettes fontaines en marbre. Mais ce qui avait provoqué la stupéfaction de Ferdinand c’était, en plein centre du jardin, se découpant sur le bleu de l’horizon, un gigantesque phallus turgescent dressant fièrement vers le ciel son gland décalotté. A sa base, de chaque côté de la colonne rose, deux énormes ballons brunâtres visiblement gonflés à l’hélium se balançaient mollement, soulevés de temps à autre par le vent, rebondissant avec légèreté sur la pelouse lorsque la brise fléchissait.

– C’est une sculpture de Jeff Koons, expliqua Phinault. Je lui ai donné carte blanche pour habiller l’appareil. Le phallus représente le désir impérieux, la force vitale, l’enthousiasme. Il manifeste le besoin humain de chaleur. Erigé vers le soleil, pour le soleil, ce même soleil à qui étaient destinées les prières des anciens cultes aztèques. Le liquide séminal qu’il s’apprête à lancer à jets continus vers le ciel symbolise la fécondation de l’atmosphère terrestre par le génie humain, et le fruit de cette union, dont nous respirerons continument les effluves, sera cet été perpétuellement radieux dont les mythologies antiques affirmaient qu’il était le symbole de l’Âge d’or. Voilà comment il m’a présenté son projet. Convainquant, non ?

Ferdinand ne trouvait pas de mots pour exprimer son émotion. Il avança vers l’appareil, chancelant comme un homme ivre. Il faillit tomber, renversé par un des gros testicules. Retrouvant son équilibre, il entreprit de faire le tour de la sculpture.

– Où est l’interrupteur ? demanda-t-il, ayant finalement recouvré l’usage de la parole.

– Ah ! C’est vrai, j’oubliais ce détail. Jeff l’a enlevé. Il ne s’harmonisait pas avec l’ensemble. C’est une sculpture hyper-réaliste, vous comprenez ?

– Mais… comment allons-nous mettre en route l’appareil ?

– Oh, pour ça ! ne vous inquiétez pas, le rassura Phinault en souriant, nous avons tout prévu. Grâce à cette petite télécommande, nous allons faire exploser la petite charge explosive placée au sommet de l’appareil. Et vous verrez : une autre petite surprise vous attend !

Il tendit la télécommande à Perlochon, qui la contempla quelques instants en silence. Il semblait retombé dans son hébétude. Il ferma les yeux, respira profondément, puis lança :

– Et si nous devons l’arrêter, comment ferons-nous ?

Phinault haussa les épaules.

– Je ne sais pas, nous mettrons un bouchon par exemple.

Ferdinand fut agité d’une sorte de spasme nerveux :

– Vous ne comprenez pas, articula-t-il avec difficulté, la machine est nucléarisée. On ne peut pas simplement « reboucher », ça déclencherait une réaction en chaine… J’avais installé un mécanisme spécial dans l’appareil… Ça m’a pris trois ans pour le mettre au point. Il faut remettre l’interrupteur.

– Ah quoi bon ? intervint Kerbrolec, de toute façon il n’y a aucune raison d’arrêter la machine. Tu m’as dit au téléphone que tu étais sûr de tes calculs, Ferdinand.

– On ne sait jamais.

– Et puis s’il y avait un problème je suis sûr que tu nous trouverais une solution. Comme à chaque fois.

– Je suis vieux, Gwendall, soupira Ferdinand.

– Bon ! On y va oui ou merde ! lança une voix tranchante derrière eux. J’ai un avion à prendre dans deux heures.

Ils se retournèrent. C’était Vincent Colloré qui trépignait d’impatience. Phinault tendit de nouveau la télécommande à Ferdinand. Celui-ci soupira de nouveau, saisit l’appareil, et appuya son majeur sur le gros bouton rouge qui figurait au centre.

Une petite étincelle apparut au sommet du gland de la machine suivi du bruit sec d’une détonation. Alors un épais nuage de fumigène blanchâtre fut projeté vers le ciel.

– Comme le mélange est incolore, expliqua Phinault en se penchant vers Kerbrolec, on eu l’idée avec Jeff de placer une petite réserve de propylène. Juste pour l’inauguration. C’est beau, hein ?

– Tout un symbole, confirma Kerbrolec.

(Lire ici la suite et fin du Projet EPR)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s