Kévin et Loana à l’Imperial Kébab

Kévin et Loana avaient tous deux quatorze ans et s’aimaient d’amour ardent. Pas un jour ne passait sans qu’ils trouvassent un moment pour se peloter avec fureur dans un recoin du collège. Tous les soirs ils s’envoyaient des messages brûlants sans orthographe et sans pudeur, des selfies dénudés et parfois des vidéos.

Kévin vivait avec son père, un homme à la main leste et au regard fiévreux qui mesurait la gravité des écarts de son fils à l’aune exclusive des problèmes qu’ils lui apportaient. Que le gamin séchât les cours ou ne fût pas foutu d’avoir la moyenne depuis la Sixième dans aucune des matières qui lui étaient enseignées ne le dérangeait donc que dans la mesure où, comme le lui avait dit avec son air pincé son prof de Français, cela poserait des problèmes pour son orientation et obligerait son géniteur à accomplir des démarches administratives dont le sens lui avait semblé opaque. L’échéance approchant, l’idylle de Kévin apparut à son père comme un moyen de pression plausible pour forcer son rejeton à décider enfin de se mettre à bosser pour avoir son Brevet. S’il décrochait sa place en Seconde générale, il lui avait promis qu’il pourrait inviter sa copine à dormir à la maison, proposition qui lui coutait d’autant moins qu’il connaissait de vue la jeune fille qui vivait à trois barres d’immeuble de chez eux, qu’il lui trouvait un petit cul fort agréable à l’oeil, et que s’il n’allait pas jusqu’à formaliser l’idée selon laquelle ce qui est au fils appartient aussi un peu au père, la lubricité de son regard dépassait de beaucoup la clarté de sa pensée.

La famille de Loana en revanche ignorait tout de cette liaison qui ne tenait au platonisme que par un fil de plus en plus tendu. Sa mère, qui disait en avoir connu beaucoup, ne tarissait pas de mises en garde sévères contre les hommes qu’elle assénait à sa fille d’un air entendu et d’une voix pâteuse, tandis que les trois demi-frères de la jeune fille regardaient comme un devoir sacré la préservation de sa pureté, soumettant chacun de ses déplacements à un interrogatoire serré de la part des deux ainés et à une filature peu discrète mais efficace prise en charge par le benjamin. Heureusement pour elle et pour Kévin, aucun des trois n’était scolarisé dans le collège de Loana : cela faisait déjà quelques années qu’Esteban et Christopher y avaient usé la patience de leurs professeurs, et Miloud livrait une guerre d’usure contre les siens à l’école primaire Pablo Neruda. Qui plus est, ils avaient depuis quelques jours un sujet de préoccupation plus pressant. Esteban avait eu, comme on dit, « des mots » avec un des membres de la bande de dealers qui exerçaient leur activité en bas de l’immeuble. Le vocabulaire de l’un comme celui de l’autre, quoique non dénué d’inventivité, n’étant pas sans limite, ils épuisèrent vite leurs ressources lexicales et finirent leur discussion au poing (pour le dealer) et au couteau (pour Esteban) à qui cet argument permit de remporter le débat. A présent, toute la famille devait raser les murs pour échapper à la vindicte de la bande et aux questions potentiellement embarrassantes de la police quant à l’emploi du temps du jeune homme. Aussi la surveillance dont Loana faisait l’objet se relacha-t-elle un peu.

Profitant de l’opportunité, les deux tourtereaux décidèrent un soir de sortir en ville tous les deux. Convaincre son père fut chose facile pour Kévin qui n’eut qu’à acquiescer à la menace de celui-ci de lui mettre la raclée de sa vie s’il devait aller le récupérer au commissariat. Loana quant à elle attendit que ses frères et sa mère se réunissent dans le salon pour y tenir une réunion de crise dont en sa qualité (si l’on peut dire) de fille elle était exclue pour faire le point sur la situation, et pendant que le ton montait dans la pièce d’à côté elle se fit discrète comme une souris, sortit de sa chambre puis de l’appartement sur la pointe des pieds, referma délicatement la porte d’entrée, marcha très vite mais toujours en faisant attention de ne pas faire de bruit dans le couloir, descendit trois par trois les marches des cinq étages qui la séparaient du rez-de-chaussée, courut à la porte du hall de l’immeuble, descendit encore trois marches et alla tomber dans les bras de Kévin qui bouche ouverte accueillit sa langue frétillante pour un profond baiser saliveux. Un long moment plus tard, ils partirent main dans la main.

Il y avait encore du monde dans le tramway, mais ils n’en avaient cure. Kévin malaxait avec fébrilité la toute jeune poitrine de sa compagne dont les doigts frémissaient sur la bosse de son pantalon. Quand il la mordillait dans le cou, Loana rejetait la tête en arrière et son regard humide se perdait au-delà des vitres dans la contemplation de la lumière des réverbères qui défilaient comme une théorie de petits cailloux brillant aux rayons de la Lune.

Ils laissèrent derrière eux les tours et les barres du quartier, filèrent devant la silhouette trapue du collège plongé dans la pénombre, traversèrent le pont enjambant le fleuve, foncèrent dans l’avenue éclairée de mille feux multicolores. Enfin le tramway s’arrêta au milieu de la vaste place de l’hôtel de ville.

Kévin et Loana déambulaient gaiement main dans la main, et souvent ils s’arrêtaient pour s’enlacer et coller leur bouche à celle de l’autre.

– J’ai faim, murmura Loana d’un ton implorant en frottant son pubis contre le bas-ventre de Kévin.

– Je t’invite : on se fait un Grec ? répliqua-t-il sans avoir envisagé que la supplique de sa petite amie pût revêtir un sens moins littéral que celui qu’il avait cru comprendre.

– D’accord, acquiesça Loana, avant de se dresser sur la pointe des pieds pour ajouter plus bas à l’oreille de Kévin : si tu veux après, je te suce.

Une flambée de chaleur monta tout le long du corps de Kévin dont les joues devinrent aussi rouges que son sexe était dur. Loana y eût-elle à ce moment porté la main que Kévin eût défailli en se répandant à grands jets bouillonnants. Il la regarda plein de reconnaissance et la plaqua brutalement contre son corps en une marque de tendresse peut-être maladroite, mais sincère et spontanée. Bien qu’il l’étouffât un peu, Loana jouit en fermant les yeux du plaisir de se laisser aller dans la chaleur des bras de son homme.

Puis ils se reprirent par la main et s’élancèrent d’un pas guilleret dans l’entrelacs des rues pavées de la vieille ville. Les buveurs de bière qui fumaient devant les vitrines des bars regardaient sans s’émouvoir ces deux adolescents vulgairement vêtu mais rayonnants qui les dépassaient sans rien voir que les étoiles qui dansaient devant leurs yeux. Ils avançaient à grandes enjambées en balançant leurs bras comme s’ils suivaient le rythme d’une musique qu’eux seuls pouvaient entendre. Ils humaient à plein poumons l’atmosphère de ces rues enchantées qui, s’ils y avaient déambulé seuls, leur aurait paru aussi inquiétantes qu’une forêt hostile. Comme tout était beau ! Comme cela sentait la plénitude et la liberté ! Quand ils seraient plus grands et qu’ils auraient de l’argent, leur vie ne serait faite que d’une succession de jeudis soir dans cette même rue qu’ils connaitraient par cœur mais redécouvriraient à chaque instant.

C’est dans cet état d’esprit qu’ils s’arrêtèrent brusquement devant une vitrine entourée des éclats clignotants d’une guirlande électrique de toutes les couleurs. Au-dessus de la devanture, le nom du restaurant s’affichait en lettres de néons dont la lumière chaude semblait baigner les visages de Kévin et Loana qui le déchiffraient d’un air extasié : Imperial Kebab.

– C’est beau ! s’exclama Kévin admiratif.

– On dirait une crèche de Noël renchérit Loana, on y va ?

Ils poussèrent la porte qui tintinnabula comme celle d’une boulangerie. Il n’y avait qu’un seul client, un grand Noir coiffé d’un bonnet aux couleurs de la Jamaïque d’où s’échappaient de longues mèches de cheveux emmêlés à la mode rasta, qui était penché sur le comptoir du restaurant et discutait avec le cuisinier, un gros Pakistanais au tablier graisseux. Derrière lui une colonne de viande grisâtre tournait paresseusement sur elle-même dans le grill rougeoyant. Kévin et Loana s’assirent l’un en face de l’autre à l’une des trois tables de l’établissement et se mirent à consulter la feuille plastifiée sur laquelle était imprimé le menu.

– Tu veux quoi ? demanda Kévin en se penchant vers sa compagne.

– Je ne sais pas… Tu prends quoi, toi ?

– Comme toi !

Ils éclatèrent de rire et rapprochèrent encore leur visage pour échanger un petit bisou, car sous les yeux des deux hommes et l’éclairage cru des néons ils n’osèrent pas y aller avec la langue. Ils optèrent finalement par le « kebab espécial », une exclusivité de la maison, avec une sauce ketchup, des frites et un coca. Kévin se leva pour aller commander.

– L’espécial y en a plus, lui expliqua le cuisinier d’un air morne. C’est de la viande maison vous savez. Faut refaire le stock.

Le grand rasta rigola :

– Vous avez pas de chance. C’est trop bon l’espécial. Moi je ne mange que ça.

– T’inquiète pas y en aura bientôt lui lança le cuisinier.

Tous deux partirent d’un long rire gras tandis que Kévin retournait d’un air penaud vers sa place :

– Ils en ont plus. Je te laisse choisir autre chose pendant que je vais pisser.

Restée seule, Loana se replongea dans la lecture du menu. Elle opta finalement pour un kebab poulet et se mit à attendre Kévin en regardant le carrelage mural. Il était de couleur rose et elle avait l’impression que le reflet déformé de son visage était enclos dans une grosse bulle de Malabar. Ce spectacle l’amusa quelques instants.

Tout de même, il en mettait du temps ! Loana se leva à son tour, avança vers le comptoir et tourna à gauche dans un petit couloir au fond duquel un double pictogramme indiquait que la porte sur laquelle il était fixé ouvrait sur des toilettes mixtes. Loana s’approcha tout doucement de la porte. Elle était un peu embêtée. Devait-elle frapper ? Elle commença à appeler d’une toute petite voix :

– Kévin ? Kévin, ça va ?

Tout à coup une large main se posa sur son épaule, la faisant sursauter. C’était le grand rasta qui était arrivé derrière elle sans qu’elle s’en rendît compte :

– C’est pas là les toilettes. C’est cette porte, là, expliqua-t-il avec un large sourire en désignant de la main une autre porte à droite du couloir.

– Mais… Pourtant c’est marqué ici, répondit la jeune fille d’un ton peu assuré en montrant les pictogrammes.

– Non, non, c’est là, assura de nouveau le rasta. Regardez je vais vous montrer.

Une main toujours sur l’épaule de Loana, il ouvrit de l’autre la porte de droite.

– On voit rien, dit faiblement Loana.

– La lumière est juste là, regardez, expliqua l’autre en se penchant un peu en avant.

Loana se pencha à son tour. Alors d’une brusque poussée le grand rasta projeta Loana en avant. Elle tomba cul par dessus tête dans un escalier de fer qu’elle dévala en poussant des cris de terreur et de douleur qu’accompagnait le bruit métallique de son corps heurtant les marches, comme une cloche sur laquelle un bedeau aurait cogné sans se soucier de la faire sonner en rythme.

Loana resta affalée au bas de l’escalier à gémir doucement, jusqu’à ce qu’elle sentît une douleur aiguë se déclarer au sommet de son crâne. Le rasta l’avait empoignée fermement par les cheveux et il la tira sans ménagement à travers le sous-sol jusqu’à une petite pièce toute blanche simplement meublée d’un matelas miteux.

– Reste tranquille, la gorette, la menaça-t-il en la balançant sur le matelas. Puis il ferma la porte derrière lui et se jeta sur elle.

Il se montra particulièrement brutal, la tournant et la retournant sans ménagement et la mordant jusqu’au sang tout le temps qu’il fit son affaire. Heureusement, celle-ci ne dura pas trop longtemps. Et comme la taille du sexe de son agresseur, qui au contraire des préjugés que lui avaient inculqué sa mère au sujet des Noirs était d’une modestie qu’en d’autres circonstances elle eut jugé risible, Loana ne souffrit pas tant qu’elle l’aurait cru du saccage de sa vertu. En comparaison, le cuisinier qui se présenta ensuite lui fit plus mal avec sa queue qui était courte, mais épaisse.

Finalement tous les deux la laissèrent tranquille. Loana sanglota longuement sur son matelas souillé, non pas tant de honte ni à cause de la douleur que parce qu’elle tremblait à l’idée de ce qui avait pu arriver à Kévin.

Contrairement à ce qu’elle craignait, le sort de celui-ci était jusqu’à présent légèrement plus enviable. Pendant qu’il était en train d’uriner, il s’était senti soulevé par un individu d’une force extraordinaire qui, tout en lui plaquant une main devant la bouche pour étouffer ses cris, l’avait descendu dans la cave jusqu’à une pièce contiguë à celle dans laquelle serait ensuite martyrisée sa pauvre copine. Il s’agissait d’une cuisine dégoutante aux murs crasseux couverts de longues trainées brunâtres. Il y régnait une odeur de pourriture qui l’aurait fait vomir si la main qui lui écrasait la bouche ne l’eût forcé à ravaler sa bile. Il fut jeté dans une cage étroite fixée au sol et dans laquelle il pouvait tout juste tenir debout. Ce n’est qu’alors qu’il put se rendre compte de la nature de son assaillant. Il en eut le souffle coupé de surprise et de terreur.

Devant lui se dressait une espèce de femme gigantesque aux mains larges comme des bouches d’égout, à la longue chevelure brune et grasse encadrant un visage d’un blanc de craie, vêtue simplement d’un tablier de cuisine dégoulinant de tâches de sang qui s’arrêtait juste au dessous de sa poitrine dénudée. C’étaient ces seins qui stupéfièrent le plus Kévin : d’une longueur démesurée mais plats comme des crêpes au jambon, ils pendaient par-dessus son énorme ventre jusque sur ses cuisses à la manière de deux pains dans la composition desquels le boulanger aurait oublié d’introduire de la levure. Kévin ne s’était jamais imaginé qu’une telle poitrine pût exister. Quelle différence avec les seins de Loana, petits comme des clémentines mais fermes comme des oranges de chez Auchan !

Pour parachever cette laideur ahurissante, la grosse femme louchait atrocement. Kévin s’aperçut d’ailleurs rapidement qu’elle ne voyait presque rien et se cognait partout dès qu’elle remuait, quand elle ne manquait pas de tomber à la renverse après avoir marché sur l’un des déchets qui jonchaient le sol de la cuisine. Il y en avait également dans la cage de Kévin, qui découvrit avec dégoût des morceaux de viande plus ou moins avariée étalés un peu partout par terre. Se penchant pour les observer de plus près, il découvrit avec terreur, au milieu de fragments d’os et de bouillie de cervelle un petit doigt humain, celui d’un enfant sans aucun doute. Ses dents se mirent à claquer et ses yeux s’emplirent de larmes.

C’est alors qu’il entendit, venus de l’autre côté de la cloison, les cris de Loana.

Kévin se redressa d’un bout et agrippa rageusement les barreaux de sa cage qu’il secoua de toutes ses forces.

– Laissez-moi sortir ! hurlait-il, Loana ! Je suis là mon amour !

Sa geôlière s’avança vers lui d’un pas lourd. Elle approcha sa tête des barreaux, plissant les yeux du mieux qu’elle put pour pouvoir observer le jeune garçon qui de son côté s’était reculé dans le fond de la cage :

– Pas faire bruit là-dedans, ou je te bouffe ! le menaça-t-elle d’une voix caverneuse.

Puis elle caressa d’une main son menton poilu, ses lèvres s’entrouvrirent légèrement et son sourire laissa voir ses dents pointues. Elle se pencha un peu plus et ajouta d’une voix plus basse :

– Fais voir le kiki.

– Qu… Quoi ?

– Fais voir le kiki, répéta-t-elle sur le même ton.

Kévin avait peur de comprendre. Un filet de sueur glacée se mit à couler le long de son échine.

– Je… Je comprends pas, balbutia-t-il.

La monstrueuse bonne femme saisit alors à son tour les barreaux et secoua la cage avec une énergie sans commune mesure avec celle qu’avait déployée le jeune garçon quelques instants plus tôt, au point que Kévin eut peur qu’elle n’arrachât les chevilles qui la rivaient au sol. Il tomba à la renverse par terre.

– Ton zob ! hurla-t-elle, fais-voir ton zob !

Sans réfléchir, Kévin s’empara du petit doigt boudiné qui trainait par terre. Il se leva, déboutonna son jean, baissa son slip et plaça le doigt coupé devant son sexe, qu’il tenait aplati tête en bas à l’aide de son autre main.

– Voilà, dit-il d’une voix tremblante.

Avec un soupir guttural de satisfaction, l’ogresse prit l’appendice entre deux doigts, le palpa un peu, puis recula sa main et se redressa de toute sa hauteur.

– L’est tout petit. Faut manger plus. Je vas préparer bon kebab pour faire grossir le kiki.

Elle se tourna, présentant à Kévin sa silhouette de Vénus hottentote, jeta ses seins derrière ses épaules et s’avança d’un pas pesant vers le plan de travail de la cuisine. Elle attrapa un morceau de bidoche informe et sanguinolent sur lequel elle se mit à cogner avec entrain à grands coups de hachoir à viande. Elle interrompit à un moment sa besogne pour se retourner vers Kévin et lui expliquer sur le ton de la confidence :

– Ta barbaque, c’est pour le kebab espécial. Mais le kiki, c’est pour moi !

Kévin chancela un moment avant de se laisser tomber sur le sol de la cage. Il se recroquevilla sur lui-même, prit sa tête entre ses mains et se mit à sangloter doucement, le corps agité de petits soubresauts silencieux.

Bien qu’habitué à la nourriture de son père que ses maigres revenus empêchaient de se procurer des denrées plus sophistiquées que les promotions des supermarchés Lidl et qui considérait de toute façon la préparation des repas comme étant un travail de bonne femme et un repas équilibré comme un caprice de fiotte, Kévin ne put supporter sans vomir le premier kebab à base de viande crue chauffée au micro-ondes préparé par sa geôlière. Contrairement à ce qu’il avait craint pendant sa longue et douloureuse régurgitation, cette dernière ne s’en formalisa pas. Elle prit une balayette et une pelle et ramassa consciencieusement tous les morceaux gluants de sucs gastriques qu’il avait crachés, les rapporta sur la plan de travail, attrapa un bac en plastique dans lequel s’empilaient les pains à kebab, en prit un, l’ouvrit, renversa à l’intérieur le contenu de la pelle, le referma et le déposa dans le four à micro-ondes.

– Faut manger, expliqua-t-elle un peu plus tard à Kévin en lui tendant le sandwich au vomi fumant, sinon le kiki y grandira pas.

Mais comme il refusait de le saisir elle entra à nouveau dans une grosse colère, laissant tomber le kebab par terre et se jetant sur la cage qu’elle se remit à secouer en hurlant :

– Faut bouffer ! Faut bouffer pour le kiki il devient gros ! Si tu veux pas bouffer je te coupe tout de suite !

Tout à coup elle lâcha les barreaux et plaqua les mains sur son visage. Elle poussa une série de meuglements tonitruants tandis que sa lourde carcasse était secouée de spasmes. Puis elle leva les bras au ciel et Kévin aperçut avec stupeur des ruisseaux de larmes qui dégoulinaient de ses yeux.

– Lui aime pas cuisine à moi ! sanglota-t-elle de sa voix gutturale, lui aime pas cuisine à moi ! Ouh ! Ouh ! Ouh !

Elle pleura si fort que la porte de la cuisine s’ouvrit brusquement. Le cuisinier officiel de l’Imperial Kebab surgit dans la pièce.

– Ça va Baba ? lui demanda-t-il avec inquiétude.

– Non ça va pas ! répondit l’ogresse, lui aime pas cuisine à moi !

Le cuisinier jeta en direction de Kévin un regard mauvais.

– C’est un petit con qui sait pas ce qu’est bon, cracha-t-il, t’as qu’à le découper tout de suite.

Mais Baba secoua vigoureusement la tête.

– L’a tout petit kiki. Je veux bouffer gros kiki.

Et elle se remit à pousser de gros sanglots qui faisaient tressauter ses épaules si bien que ses seins, sur lesquelles ils étaient toujours posés, glissèrent et retombèrent sur ses cuisses et claquèrent avec un bruit flasque. Le cuisinier poussa un profond soupir et s’approcha de la cage. Il tendi un doigt accusateur vers Kévin :

– Écoute-moi bien, le goret, menaça-t-il, maintenant tu arrêtes de faire ta chochotte. Ou bien tu bouffes les kebabs de Baba, ou bien je t’en prépare un avec la chatte de ta copine. c’est compris ?

Kévin hocha piteusement la tête.

– C’est bon c’est réglé, lança-t-il à l’ogresse en se retournant.

Celle-ci renifla bruyamment. Un peu de morve pendait encore de sa narine. Le cuisinier s’approcha d’elle et l’essuya du revers de la main. Puis il ramassa le kebab qui trainait par terre, déposa la mucosité sur le pain et tendit avec un sourire cruel le sandwich au jeune garçon.

– Tiens. Et tu arrêtes de faire le difficile, hein ? Il y a des enfants qui meurent de faim, ils seraient heureux de pouvoir bouffer ça.

Une fois le cuisinier parti, Kévin ouvrit le pain et fit tomber discrètement les morceaux dont Baba l’avait fourré. Puis, réprimant un haut-le-coeur, il porta le pain à sa bouche.

Kévin avait beau être affamé, il dut se forcer pour manger le kebab qui avait gardé le goût du vomi. En plus le pain avait refroidi et il fallait le mâcher longtemps pour qu’il se désagrège dans la bouche avant de l’avaler. Constatant qu’il faisait enfin honneur à sa cuisine, Baba avait retrouvé le sourire.

– Je va t’en faire un autre, lui dit-elle d’un ton maternel, ça va faire grossir kiki.

– Je ne pourrais pas avoir des frites plutôt ? demanda Kévin timidement.

– Des frites ?

– Oui. Des frites avec du ketchup si possible.

Baba réfléchit quelques instants.

– Bon d’accord. Je va chercher ça.

Elle relança ses seins derrière son épaule et sortit de la cuisine, revenant quelques minutes plus tard avec dans les bras une friteuse, une bouteille d’huile et un sac de dix kilos de frites surgelés.

– Le ketchup y veut pas t’en donner expliqua l’ogresse en passant devant sa cage.

Elle jeta le tout sur le plan de travail et se lança dans la préparation du prochain repas de Kévin.

Ainsi passèrent les heures et les jours suivants, ponctués par les repas que servait sans discontinuer Baba à Kévin : dès qu’il avait fini un kebab, elle lui en préparait un autre tout aussi immonde dont il répandait discrètement une partie du contenu par terre. Heureusement, il y avait les frites. Même si elles étaient pleines d’huile et pas toujours bien décongelées, elles étaient pour lui comme un rayon de soleil dans le ténébreux enfer de cette cuisine puante. Qui plus est, leur cuisson ralentissait le rythme des services, et Kévin prenait son temps pour les manger.

De temps à autre elle venait près de la cage et lui demandait de sortir son kiki pour l’examiner. À chaque fois Kévin faisait semblant de l’extraire de son pantalon et le remplaçait par le petit doigt qu’il avait fini par laisser dans son slip pour être sûr de ne pas le perdre. Elle le tripotait un instant puis repartait en maugréant vers le plan de travail où elle s’acharnait à grands coups de hachoir sur des morceaux de viande douteuse.

À aucun moment Kévin n’était autorisé à sortir de la cage, dont il avait fini par découvrir que sa geôlière gardait la clé dans une poche de son tablier. Même pour aller aux toilettes. Quand il évoqua le problème avec Baba celle-ci lui répondit simplement :

– A qu’à faire sous toi.

Il serait excessif de prétendre que le pauvre garçon avait reçu une bonne éducation, mais tout de même son père lui avait enseigné que l’on ne fait pas ses besoins devant les gens, en tout cas pas caca. Aussi se retenait-il, avec de plus en plus de crispation à mesure que passaient les heures. Au bout d’un moment, le voyant se tenir le ventre avec un rictus de douleur, Baba sembla prendre pitié de lui.

– A pas t’en faire, va, j’en a vu d’aut’, lui expliqua-t-elle. Je va te mettre à l’aise. Agarde.

Et devant le regard médusé de Kévin elle s’accroupit, bloqua sa respiration et se mit à ahaner bruyamment. Son visage devint tout rouge. Elle se souleva et se baissa quatre fois sur ses talons, poussa un dernier meuglement et chia de grands jets de merde liquide sur le sol de la cuisine.

– A fait du bien, commenta-t-elle sobrement en se relevant. À toi maintenant.

– Je… J’ai plus envie, balbutia Kévin.

L’ogresse haussa les épaules.

– Comme tu veux. Toute façon a lave les boyaux avant de mettre dans kebab espécial. Sinon clients y gueulent, y dit que c’est goût de la merde.

Kévin ne trouvait de véritable répit que dans le sommeil. Aussi faisait-il régulièrement semblant de s’endormir, prenant garde de bien replier les genoux sur son ventre, car il s’était rendu compte que Baba en profitait pour glisser une main dans la cage et tenter de lui tripoter l’entrejambe. Hormis cela, elle le laissait tranquille lorsqu’elle le croyait assoupi. Cela lui laissait le temps de penser à Loana. Quand il évoquait l’image de sa petite amie, son cœur se serrait de nostalgie et d’angoisse. Il savait toutefois qu’elle était encore en vie, Baba lui ayant appris qu’elle finirait aussi découpée en tranches fines pour garnir des kebabs espéciaux, mais seulement quand le cuisinier et son copain rasta auraient fini de s’en occuper. Kévin lui avait demandé ce qu’elle entendait par là.

– Eux ils ont gros kiki se contenta-t-elle de répondre en hochant la tête d’un air entendu.

Même si elle exagérait sur ce dernier point, Baba n’avait pas tort en suggérant que si Loana était encore en vie elle le devait moins à la compassion de ses complices qu’à leurs appétits libidineux. Le cuisinier en particulier venait dans la pièce où elle était enfermée au moins trois fois par jour, pas toujours pour la violer d’ailleurs car parfois il se contentait de la battre. Le rasta la visitait moins souvent, alors il faisait les deux à la fois.

En dehors des sévices, sexuels et autres, ils s’amusaient à la terroriser. Ils ne lui avaient pas caché le sort qui l’attendait et ne se montraient pas avares de détails sur les supplices qu’ils avaient imaginé pour fêter avec elle ses derniers moments. La veille le cuisinier lui avait montré une batte de base-ball hérissée de clous.

– Je te présente ton futur amant lui, avait-il expliqué en rigolant.

Devant son air terrorisé il l’avait rassuré en lui disant qu’il ne comptait pas l’utiliser immédiatement et qu’elle avait encore devant elle un peu de temps, un peu plus même si elle arrêtait de faire sa mijaurée.

Elle avait évidemment tenté de les apitoyer l’un comme l’autre, mais cela ne les faisait que ricaner. Ils ne lui donnaient même pas à manger.

– J’ai faim, avait-elle une fois imploré le cuisinier.

Celui-ci s’était alors campé debout devant elle, avait déboutonné son pantalon et lui avait mis son sexe turgescent sous le nez.

– Tiens, bouffe ça, c’est plein de protéines.

Elle avait bien été obligée de s’exécuter.

En revanche ils lui permettaient d’aller sous leur escorte aux toilettes situées un peu plus loin dans le sous-sol et même d’utiliser le petit lavabo pour se débarbouiller. C’est ainsi qu’en passant devant la porte de la cuisine qui était restée ouverte elle put apercevoir Kévin, assis par terre en train de manger un kebab. Il était vivant ! D’un coup la chape de désespoir qui pesait sur les épaules de Loana se dissipa et une énergie vitale qu’elle n’aurait pas soupçonné chez elle se mit à crépiter dans tout son être, chassant de son esprit toute autre pensée que celle, impérieuse, de les sauver tous les deux. Quand elle fut assise sur le siège des toilettes, elle se mit à échafauder un plan. Comme elle était épuisée et affaiblie, et que de toute façon ce n’avait jamais été une intellectuelle, elle ne parvint à établir qu’un mode opératoire sommaire, mais elle priait pour que son efficacité compensât sa simplicité.

De retour dans la pièce où elle était séquestrée, elle s’assit sur le lit et, regardant droit dans les yeux le cuisinier, elle lui dit :

– J’ai faim.

Le ton qu’elle avait employé était aussi implorant que la dernière fois, mais s’y mêlait une langueur un peu canaille qui fit naitre dans les yeux du cuisinier des étoiles de lubricité.

– Ah ! toi ma cochonne tu commences à y prendre goût hein ? s’exclama-t-il en s’approchant de la jeune fille.

D’un geste fébrile il baissa son pantalon, et s’approcha le sexe à la main de le bouche de Loana. La jeune fille écarta les lèvres sans se faire prier, goba le membre gros et court et même passa une main sous les jambes du cuisinier pour lui masser les testicules, ainsi qu’elle vu faire dans les films sur internet. L’homme poussa un grognement de surprise et de plaisir. Son sexe durcissait rapidement. Loana comptait dans sa tête :

– Un… Deux… Trois… Maintenant !

Sortant les dents, elle ferma brusquement la bouche, sectionnant d’un coup le sexe du cuisinier. Dans le même temps sa main se referma sur un testicule qu’elle serra sans pitié jusqu’à l’écraser, laissant dans sa paume une sorte de gelée rosâtre.

Le cuisinier poussa un hurlement terrible, mais sa voix monta tellement dans les aigues que dans la pièce à côté Baba, qui était en train de préparer un nouveau kebab pour Kévin, se méprit sur sa provenance.

– A copine à toi bientôt crevée, dit-elle avec un sourire en se tournant vers le garçon. A finit toujours comme ça, continua-t-elle en secouant la tête avec philosophie.

C’est à cet instant précisément que Loana fit irruption dans la cuisine. Elle s’arrêta net sur le seuil en découvrant l’ogresse, dont elle n’avait pas soupçonné l’existence.

Cette dernière avait beau être myope comme une taupe, elle reconnut néanmoins que la silhouette qu’elle distinguait n’était pas celle du cuisinier. Elle leva haut le hachoir qu’elle tenait à la main et voulut se précipiter sur l’intruse. Mais son pied glissa sur une flaque de merde et elle tomba à la renverse, sa tête cognant violemment contre le plan de travail. Comble de malchance, le choc renversa la friteuse dont le contenu d’huile bouillante se répandit sur son visage qui devint instantanément rouge comme une tomate et se couvrit bientôt de petites cloques.

Baba était sonnée, mais surtout très en colère. Elle se releva et avec un beuglement terrifiant se précipita à nouveau vers le seuil de la pièce. Mais Loana s’était déjà écartée sur le côté et l’ogresse à présent complètement aveugle percuta le cuisinier qui arrivait à son tour dans la cuisine en tenant devant ce qu’il restait de ses parties intimes un morceau de drap tout sanglant.

Il n’eut le temps de rien dire que le hachoir s’abattait sur son crâne. Baba avait frappé de toute la force de sa rage, et la tête du cuisinier éclata comme un œuf qu’on eût lancé par terre. Des débris d’os et de morceaux cervelle volèrent jusque dans la cage de Kévin, qui en reçut un dans l’oeil. Comme le hachoir avait tranché le cou du cuisinier dans le sens de la hauteur, il avait sectionné la carotide, et des flots de sang jaillissaient de tous les côtés, un peu à la manière d’un robinet que l’on a ouvert à son maximum et sur le mousseur duquel on appuie son doigt, aspergeant le sol, les murs, le plafond même, ainsi bien entendu que l’ogresse qui en était dégoulinante.

Ce n’est qu’en retirant le hachoir, avec quelque peine car il était enfoncé dans la colonne vertébrale, que Baba se rendit compte qu’elle avait peut-être commis une tragique erreur. Elle tenait le cuisinier par l’épaule et la trouvait un peu forte pour être celle d’une jeune fille. Elle posa alors une main sur l’entrejambe de sa victime.

C’est le moment d’hésitation qu’elle eut à ce moment-là concernant la nature de ce qu’elle était en train de tripoter qui causa sa perte. En effet Loana avait eu le temps de parcourir du regard la cuisine et avait repéré une broche à viande de kebab dont elle se saisit à deux mains. Elle la leva très haut et l’abattit dans le dos de l’ogresse qu’elle transperça de part en part.

Baba se redressa d’un coup. Elle ouvrit la bouche, sans doute pour gueuler une fois encore, mais on n’entendit rien qu’une succession de gargouillis obscènes tandis qu’un sang noirs et épais s’échappait de sa bouche. Elle fit quelques pas en chancelant, lâcha le hachoir, puis tomba sur ses genoux devant la cage de Kévin. Tétanisé par ce spectacle, le garçon n’eut pas la présence d’esprit de reculer. D’un geste étonnamment vif, Baba l’attrapa par le tee-shirt et l’attira à elle.

– Le k… le ki… balbutiait-elle d’une voix sanguignolente en tentant d’agripper la ceinture de son jean.

Heureusement pour Kévin, Loana avait quant à elle gardé la tête froide. Elle se saisit du hachoir que Baba avait abandonné et lui asséna un solide coup derrière la nuque. L’ogresse s’écroula sans un mot. De sa blessure jaillissait une gerbe de sang, un peu comme de la fontaine d’une place de village, mais en rouge et en beaucoup plus petit.

– Loana… murmura Kévin.

– Kévin… murmura Loana.

Il se prirent la main à travers les barreaux de la cage, se regardant avec dans les yeux une tendresse l’un pour l’autre qui, ils s’en rendaient compte à cet instant, n’eût jamais atteint une telle intensité s’ils n’avaient pas connu ces épreuves.

– Attends, je vais t’ouvrir. Il faut juste que je trouve la clé.

– Elle est dans la poche de la grosse, indiqua Kévin.

Loana fouilla dans le tablier de l’ogresse et en sortit bientôt une petite clé qu’elle introduisit dans la serrure. Mais elle ne parvenait pas à la tourner. Elle commença à trembler.

– J’y arrive pas ! cria-t-elle.

– Tourne dans l’autre sens, proposa Kévin.

Loana s’exécuta, la clé tourna et la porte s’ouvrit. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.

Ils restèrent longtemps ainsi embrassés et seraient restés encore beaucoup plus longtemps si Kévin ne s’était pas brusquement détaché de sa copine.

– Écoute, murmura-t-il, tu n’entends rien ?

Loana tendit l’oreille. En effet il y avait du bruit à l’extérieur. Celui d’une voix qui semblait paslmodier quelque chose.

Les deux adolescents, tremblants, retinrent leur souffle. La voix se rapprochait, devenait plus distincte.

But I sayyyy

I shot the sheriff

But I did not shoot the deputy

Ouh ! Ouh ! Ouuuh !

I shot the sheriff…

– C’est le rasta, murmura Loana à l’oreille de Kévin.

Freedom ! came my way one day

And I…

Le chant avait brusquement cessé au seuil de la pièce où était auparavant enfermée Loana.

– Ah non ! Merde alors ! rouspéta le rasta.

Ses pas se dirigeaient maintenant vers la cuisine :

– On avait dit qu’on le ferait tous les deux, putain ! cria-il en ouvrant la porte, t’es vraiment un sal…

Il se figea devant le spectacle dantesque qu’offrait la pièce, qui semblait avoir été retapée par un décorateur dément qui y eut jeté des pleins seaux de peinture brunâtre. Son regard s’attarda quelques instants sur les deux cadavres ensanglantés qui gisaient devant lui, puis se posa sur Kévin, qui l’attendait quelques mètres plus loin, jambes arquées, tenant dans ses mains la broche à kebab comme s’il se fut agi d’une lance. Un petit rictus pointa sur les lèvres du rasta.

– C’est toi qui as fait ça petit blanc ? Félicitations. Mais attends un peu voir.

Le rasta fit glisser le long de ses épaules les sangles du sac à dos qu’il portait, posa celui-ci par terre et enjamba le cadavre du cuisinier pour se diriger vers Kévin. Il avait à la main la batte de base ball garnie de clous qui avait tant effrayé Loana. Cette dernière, qui était cachée derrière la porte, la reconnut immédiatement. « J’ai eu chaud », se dit-elle avant d’avancer sur la pointe des pieds dans le dos du rasta en brandissant le hachoir.

Elle l’abattit d’un geste sec sur la tête du type, mais pas suffisamment fort pour le lui enfoncer dans le crâne. Le hachoir glissa le long du cuir chevelu et vint s’enfoncer dans son épaule. Le rasta poussa un cri de douleur. Son visage se contracta sous le coup de la colère et il s’apprêtait à se retourner mais Kévin s’était élancé vers lui la broche en avant et il la lui planta dans le bide. Le rasta ouvrit la bouche démesurément grand, poussant des faibles cris qui ressemblaient à ceux d’un petit cochon. Il porta les mains sur son ventre et tomba à genoux.

Loana saisit la batte qu’il avait lâchée. Elle eut un instant l’envie de la lui mettre dans le cul, mais elle se dit qu’avec le pantalon ce serait difficile et que de toute façon il aurait sans doute serré les fesses. Alors elle lui en donna un grand coup sur le crâne.

Cette fois-ci elle avait bien visé. Le rasta se laissa rouler sur le côté. Un morceau de sa boite crânienne était resté fiché aux clous de la batte quand Loana l’avait relevée, laissant voir un bout de la cervelle. Loana retourna la batte tête en bas et, en usant comme d’un pilon, elle l’enfonça dans l’étroite ouverture. Cela fit d’abord un bruit de bois sec qui se brise, puis un autre, plus mou, comme celui que produisent ces balles de pâte gluante qui s’écrasent comme des merdes quand on les lance par terre mais qui reprennent quelques instants plus tard leur forme sphérique initiale. Sauf que la cervelle du rasta ne reprit pas sa forme de cervelle et conserva une apparence de bouillie rose pâle.

– Bien joué ma chérie ! applaudit Kévin, admiratif.

– Viens, faut qu’on se casse, il y en a peut-être d’autres, répondit Loana toujours sur ses gardes.

– Attends, je regarde si on peut pas récupérer des trucs, temporisa Kévin en s’approchant du sac à dos que le rasta avait laissé à l’entrée de la cuisine.

Il laissa échapper un cri de surprise quand il eut pris connaissance de son contenu.

– Putain ! regarde ça Loana !

La jeune fille pencha la tête au-dessus du sac : il était bourrés de sachets en plastique auxquels leur contenu donnait une couleur marron. Loana comprit aussi vite que Kévin de quoi il s’agissait.

– Merde c’est de l’héro ! Qu’est-ce qu’on fait ?

– On l’embarque, rétorqua Kévin en soulevant énergiquement le sac pour le mettre sur son dos. La vache, c’est lourd ! Il y a au moins dix kilos.

Ils prirent le temps d’aller aux toilettes pour se débarbouiller un peu, puis grimpèrent en courant les marches du petit escalier. Ils traversèrent le restaurant vide plongé dans la pénombre et se retrouvèrent dehors.

Il faisait nuit. Il devait être très tard car les vitrines des bars étaient éteintes. L’étroite rue piétonne était jonchée de gobelets en plastique froissés, de petits débris de verre qui crissaient sous leurs pas et ça et là de flaques de vomissures qui s’étoilaient sur le sol ou achevaient de dégouliner au bas des murs. Une odeur âcre d’urine et de fonds de bouteilles flottait paresseusement dans l’air nocturne. Kévin et Loana se perdirent dans le lacis des ruelles sombres de la vieille ville, cherchant à retrouver le chemin qui les ramènerait à la grande place de l’hôtel de ville. Ils avançaient serrés l’un contre l’autre telles deux souris craintives dans ce labyrinthe de pierre, prenant garde à ne pas s’approcher trop près des façades mornes des hautes maisons à toit pointu qui montaient la garde de chaque côté de la voie et qui semblaient les regarder passer avec réprobation.

Ils aperçurent enfin une trouée claire au fond de l’une des rues. Ils se mirent à courir en se tenant par la main vers la brèche qui grandissait à mesure qu’ils s’en rapprochaient et parvinrent enfin à la lisière de la grande place. La lune était pleine et baignait de ses rayons blêmes l’esplanade immense à cette heure quasiment déserte. Des aboiements au loin laissaient deviner la présence d’un groupe de punks à chiens. De temps à autre traversaient la place les spectres sombres de cyclistes affublés de hottes qui filaient silencieusement devant Kévin et Loana à la manière de Père Noël taciturnes. Avec un soupir, les deux adolescents épuisés entreprirent de traverser l’esplanade. Leurs jambes se faisaient de plus en plus lourdes et ils commençaient à avoir froid.

A l’autre bout de la place se déroulait l’interminable tapis rectiligne de l’avenue qui conduisait à la cité.

– Kévin, j’en ai marre, geignit Loana, j’arriverai jamais à marcher jusque là-bas.

– T’inquiète, ma chérie, je vais trouver une solution, répondit son compagnon d’un ton peu assuré.

– Regarde ! Une bagnole ! s’écria soudain Loana en saisissant Kévin par le bras.

Le garçon se retourna. En effet une paire de faisceaux lumineux se dirigeait dans leur direction. Quand elle se fut rapprochée les jeunes gens s’aperçurent qu’elle provenait des phares d’une ambulance. Kévin se précipita sur la chaussée en écartant les bras. Le véhicule s’arrêta. Les adolescents se précipitèrent vers la portière et demandèrent à son conducteur s’il voulait bien les prendre à bord pour les ramener au quartier. Celui-ci les invita à monter dans la voiture.

Loana eut alors un petit mouvement de recul parce qu’elle venait de se rendre compte que le chauffeur était noir et que depuis qu’elle avait été violée par le grand rasta elle s’en méfiait un peu. Mais celui-ci était gentil. Il s’appelait Carlson et avait tout juste achevé sa dernière livraison de blessé à l’hôpital. À présent il rentrait chez lui, mais il acceptait de ramener d’abord Kévin et Loana même si ça lui faisait faire un petit détour.

– Je peux vous emmener à l’hôpital si vous préférez, proposa-t-il en observant l’allure des deux jeunes gens.

– Non merci, répondit Kévin, ça ira.

Loana blottit sa tête contre l’épaule de son compagnon et laissa son regard errer le long des devantures éteintes des magasins dont l’alignement était parfois brusquement rompu par l’apparition fugitive d’une rue qui venait se jeter dans l’avenue, s’accrochant aux inscriptions hermétiques des tags sur les abribus qu’ils croisaient de temps à autre, revenant se perdre dans la contemplation de la théorie de lumières vertes des feux de signalisation qui se prolongeait jusqu’aux limites du monde visible. Elle ferma les yeux au moment que l’ambulance parvenait sur le pont traversant le fleuve et fut quelques minutes plus tard réveillée par Kévin qui la secouait gentiment.

– On est arrivés, murmura-t-il doucement.

Quand le père de Kévin ouvrit la porte de l’appartement il eut un mouvement de recul devant ce couple couvert de sang qui puait comme une paire de rats crevés et dont il crut tout d’abord que c’étaient des zombies. Mais quand il reconnut son fils ses yeux s’emplirent de larmes et malgré sa saleté il le prit dans ses bras et le serra très fort contre lui. Même s’il était parfois violent, farouchement égoïste et souvent injuste, il avait dans le fond bon cœur et il s’était terriblement inquiété de la disparition de Kévin. Il avait même envisagé de la signaler à la police.

– Regarde papa, ce qu’on a rapporté, lui dit son fils avec un grand sourire en lui présentant le sac à dos.

Quand il eut découvert les sachets d’héroïne, le père de Kévin sauta littéralement de joie et reprit son fils dans ses bras en pleurant des larmes de bonheur.

– Entrez, mes enfants, dit-il d’une voix tremblante d’émotion. Vous allez prendre une bonne douche…

Les deux adolescents firent ensuite le récit de leur aventure, même s’ils s’abstinrent l’un comme l’autre d’en rapporter certains détails. Le père de Kévin les écouta attentivement en hochant de temps en temps la tête d’un air entendu. Il leur assura qu’à partir de maintenant il prenait les choses en mains et qu’ils pouvaient s’en remettre à lui.

– Pendant ce temps-là, vous pourrez vous reposer, ajouta-t-il avec bonhomie.

Kévin hésita un peu au début, mais il ne devait finalement pas regretter de lui avoir fait confiance.

Son père commença par aller trouver les frères de Loana et leur proposa un marché : s’ils acceptaient de laisser leur sœur à Kévin, il leur offrirait en échange un kilo d’héroïne. Ils acceptèrent d’autant plus volontiers que les copains du dealer qu’avait planté Esteban et qui avaient juré de le venger leur menaient la vie dure, à tel point que le simple fait d’aller faire les courses à Carrefour les obligeait à échaffauder des stratégies de plus en plus complexes et hasardeuses. Aussi chaque soir s’engueulaient-ils en famille à chercher le moyen d’enterrer la hache de guerre et de se retrouver avec leurs ennemis autour d’une table à fumer le calumet de la paix. Le paquet d’héroïne constitua de ce point de vue un excellent combustible, si bien que peu de temps après toute la fratrie intégra la bande, y compris le petit Miloud qui fut embauché comme guetteur.

Ensuite le père de Kévin s’occupa de vendre le reste de la marchandise. Il vivait depuis longtemps dans la cité et connaissait les points de rendez-vous des toxicos aussi bien qu’un garde champêtre les coins à champignons. Il ne lui fallut donc que quelques semaines pour écouler son stock.

Avec l’argent gagné, Loana, Kévin et son père partirent s’installer dans un pays lointain au bord d’une mer baignée de soleil, et ils y vécurent heureux tout le reste de leur vie.

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