Ed, Sev et Jalex montent une start-up (4/5)

La réussite de 3WB fut à la hauteur des espérances des trois garçons qui très vite acquirent dans les milieux d’affaires le surnom de « the three wonder boys ». Comme l’avait prophétisé Lucifer, leurs produits rencontrèrent un succès planétaire. La gamme « urban spirit » en particulier séduisit la jet set, qui se plaisait à faire souffler dans ses palais de Mykonos et de Big Sur un peu de l’atmosphère des bas-fonds de Soweto ou de Dacca. Le Tout-Hollywood s’enthousiasma de son côté pour le Simoun africain, tandis que la presse financière soulignait la dimension éthique de cette entreprise à l’empreinte carbone dérisoire au regard des profits qu’elle engrangeait et qui exploitait les ressources naturelles de manière éco-responsable. « Le vent : produit ultime du capitalisme ? » titra ainsi en Une le Financial Times.

Mais bientôt des phénomènes étranges et dramatiques se produisirent. En fut tout d’abord victime la célèbre influenceuse américaine Paris Hilton, qui avait été l’une des premières à saisir le haut potentiel de hype du vent et avait à plusieurs reprises vanté les bienfaits du Zonda argentin, qui selon les récits des gauchos invite pourtant à la mélancolie. Elle se trancha les veines avec une lime à ongles dans sa maison de Beverly Hills, ce qui stupéfia ses proches, ses fans et ses followers parce qu’il était notoire que la vue du sang la révulsait et qu’en plus elle venait de signer un contrat pour devenir l’égérie de la marque Chanel.

Elle fut rapidement suivie dans la mort par Kanye West et Kim Kardashian, adeptes du Sirocco, qui succombèrent à une overdose d’anti-dépresseurs qu’ils avaient ingérés en même temps que leurs chicken wings au KFC de Paris République. Une plaque commémorative fut apposée dans le fast food à l’endroit où ils avaient vomi.

Il y eut ensuite le massacre commis lors de la fête d’anniversaire de Brad Pitt. Ce dernier, ne lésinant pas sur la dépense, avait fait déboucher pas moins de cinq cent flacons d’Autan blanc dans la salle de réception du Waldorf Astoria de New York. Avant même que ne fût servi le gâteau (une création de François Perret pour laquelle l’acteur avait affrété un jet privé afin de l’acheminer depuis Paris) les invités se ruaient les uns sur les autres armés de fourchette ou de couteau à fromage. Les survivants de cette boucherie qui causa la mort de neuf personnes et brisa la carrière d’une trentaine d’autres, soit qu’ils fussent défigurés, soit qu’ils eussent été conduits en prison, ne surent expliquer comment le carnage avait commencé, mais tous se rappelaient très bien la sensation de gêne de plus en plus oppressante qui les avaient saisis à mesure que les serveurs décapsulaient les fioles de vent millésimé.

Les rumeurs enflèrent sur les réseaux sociaux. On se mit à recenser tous les suicides suspects, les meurtres louches, les disparitions inexpliquées. Bientôt un dénominateur commun émergea : la quasi-totalité des victimes aussi bien que des assassins avaient tout récemment acheté du vent sur internet. Les médias alternatifs s’emparèrent de l’affaire, bientôt suivis des tabloïds puis de la presse dite mainstream. Tous les regards se tournaient vers les Three Wonder Boys, sommés de s’expliquer sur ces affaires.

– Au moins on parle encore de nous, constata Ed.

– There’s no such thing as bad publicity, traduisit Sev.

– Ça n’a jamais gêné Mark Zuckerberg en tout cas, enseigna Jalex.

Les start-uppers convinrent d’organiser une keynote sur le modèle des stand-up meetings popularisés par Steve Jobs en son temps. Ils répondraient à leurs haters et en profiteraient pour présenter leur nouveau produit : du concentré de Diablo (un produit local, puisque issu de la baie de San Francisco) commercialisé dans un flacon 2.0 (il serait muni d’un pulvérisateur). En hommage à l’entrepreneur visionnaire, ils décidèrent que l’évènement se tiendrait dans le Steve Jobs Theatre de Cupertino. Comme son auditorium ne permettait guère d’accueillir plus de mille personnes, cela donnerait aux guests l’impression de faire partie des happy few et une visibility encore plus grande à l’event.

Le calcul des trois jeunes gens s’avéra payant : on ne parla bientôt plus dans toute la Silicon Valley que de la keynote de 3WB et le monde de la high tech se divisa en deux catégories : les VIP, qui avaient reçu leur invitation pour y assister, et les Nobody, qui devraient se contenter d’une retransmission en streaming sur internet. Sur le black market, lesdites invitations se revendirent au prix d’un billet de demi-finale de Super bowl. Il faut dire qu’avait été confirmée en ouverture de la conférence la tenue d’un show du couple mythique Jay-Z et Beyonce que l’on n’avait plus revu ensemble depuis leur houleuse séparation l’été précédent. On avait à l’époque incriminé la propension des deux stars à asperger leur maison des Hamptons d’effluves de « Belfast mood », un des produits phares de la gamme « urban spirit ». Leur présence aux côtés des trois CEO de 3WB constituait donc un cinglant revers pour les détracteurs de l’entreprise.

Au jour D, une foule considérable se pressa devant les grandes baies vitrées du SJT, car outre ceux qui étaient munis de leur précieuse invitation, des dizaines de milliers de curieux étaient venus dans l’espoir d’être, sinon au cœur de l’évènement, du moins dans sa périphérie la plus immédiate. Des protestataires de toute obédience tentaient de faire entendre leurs hurlement indignés périodiquement recouverts par les clameurs d’enthousiasme des fans de Jay-Z et de Beyonce s’imaginant apercevoir au loin leurs idoles. Devant le sas permettant d’accéder à l’auditorium, les security officers de la société BuddySpirit (ex-Academi, ex-Xe, ex-Blackwater) fusillaient nerveusement la foule du regard, le doigt sur la gâchette de leurs M16-A5.

De l’avis général, le concert ne fut qu’une demi-réussite. Peut-être parce qu’ils n’étaient pas habitués à performer devant un public assis, les deux artistes livrèrent une interprétation poussive de « Apeshit » et de « Boss ». Celle de « Sorry » en revanche fut assez émouvante. Mais ce ne fut pas suffisant pour qu’ils sortissent de scène autrement que sous une salve d’applaudissements polis. En réalité, au contraire de la foule massée dehors, tout le monde dans la salle attendait les vrais stars de la soirée : The Three Wonder Boys.

Ce fut au son des premières notes de « l’Imperial Attack Theme » de la bande originale de Star Wars composée par John Barry qu’Ed, Sev et Jalex montèrent sur la scène de l’auditorium, tandis que des répliques géantes des flacons de Diablo montées sur des plateaux pivotants pulvérisaient dans toutes les directions le vent qu’un astucieux système de colorant faisait apparaitre sous la forme de fumigènes rougeâtres qui se mirent à tourbillonner au-dessus des spectateurs avec un petit sifflement entêtant. Si ces derniers fussent restés assis, peut-être la catastrophe eût-elle été évitée, mais dans leur enthousiasme à accueillir les jeunes entrepreneurs, ils se levèrent tous comme un seul homme afin de les acclamer, si bien qu’ils se retrouvèrent à la hauteur des effluves du Diablo qu’ils inspirèrent à plein poumons.

– We are a team ! hurla Ed en faisant avec ses doigts le V de la Victory alors qu’un marmonnement diffus se répandait dans la salle.

– Together we can make it ! s’égosilla Sev en levant haut son poing fermé tandis qu’un mouvement de houle faisait se balancer le public d’avant en arrière, et à chaque ondulation le rapprochait un peu plus de la scène.

– Yes we c… voulut crier Jalex au moment où le flot des spectateurs, comme si une digue invisible venait de céder, se ruait sur la scène en poussant des cris sauvages.

A l’extérieur du bâtiment, les spectateurs médusés assistèrent au carnage grâce aux écrans géants qu’avaient fait installer les Three Wonder Boys. A la vérité on ne distinguait pas grand chose bien que la définition des écrans fût en Giga-HD, tant étaient chaotiques les images provenant de l’auditorium. On eût dit une monstrueuse orgie. Les gens se jetaient les uns sur les autres, arrachant leurs vêtements, déchirant leurs chairs, fouissant leurs entrailles. On se griffait, se mordait, s’arrachait tout ce qu’on pouvait. Par moments, la foule des VIP semblait ne former plus qu’un corps unique, une boursoufflure hoquetante agitée de spasmes et de soubresauts épileptiques ; puis le monstre se disloquait et l’on distinguait des formes humaines, parfois des visages au regard dément qui se dressaient un instant face aux caméras avant de replonger dans la mêlée (celui de Sundar Pichai, le CEO de Google, qui traversa à un moment l’écran avec un rictus carnassier, son oeil gauche pendant hors de son orbite, deviendrait un mème fameux sur internet).

On commença à se battre également dehors, peut-être par mimétisme puisque les effluves du Diablo étaient resté cantonnées à l’intérieur du SJT. Alors les agents de BuddySpirit, ne sachant trop comment gérer la situation, firent ce qu’ils faisaient habituellement dans les situations confuses et ils ouvrirent le feu sur la foule.

A la fin de la soirée, les morts se dénombraient par centaines. Et encore ne compta-t-on pas les disparus, vraisemblablement dépecés en trop petits morceaux pour qu’on pût les reconnaître. Les médecins légistes s’efforcèrent ainsi en vain de reconstituer les cadavres d’Ed, Sev et Jalex dont les différentes parties étaient mélangées les unes avec les autres à un tel point qu’ils s’avérèrent incapables de préciser qui allait avec quoi. On décida finalement de les rassembler en un seul tas qui fut déversé dans un cercueil unique à leurs trois noms.

à suivre ici

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