Ed, Sev et Jalex montent une start-up (5/5)

Assis derrière son bureau, ses pieds fourchus sur la table, Lucifer sifflotait un air du Faust en faisant ses comptes. L’opération avait été bonne. Rien qu’avec la petite sauterie du Steve Jobs Theatre il récupérerait certainement de quoi remplir trois grands chaudrons d’huile bouillante, quand bien même il aurait vraisemblablement à déduire du total les trois ou quatre pour cents d’âmes généralement préemptées par Saint Pierre. Il faudrait d’ailleurs être attentif au moment des négociations avec le physionomiste du Ciel qui, depuis l’explosion de la bulle du salut suite à l’apparition du rationalisme puis du New Age, avait une fâcheuse tendance à abuser de la vertu du pardon et à laisser entrer n’importe qui afin de gonfler les chiffres de fréquentation du Paradis. Heureusement, Lucifer pouvait compter sur le zèle d’Asmodée, le plus roué de ses mandataires, pour examiner chaque cas à la loupe. Le CEO de l’Enfer avait en effet délégué à des subordonnés le soin de gérer ce nouveau flux d’âmes damnées, tandis que pour sa part il attendait que se présentassent devant lui les Three Wonder Boys : l’entretien final avec le Diable faisait en effet partie de l’expérience-client associée à la souscription d’un pacte personnel avec le Malin.

Les trois petits cons étaient d’ailleurs en retard, et Lucifer commençait à s’impatienter. Il avait hâte de leur présenter les supplices qu’il leur réservait dans le cercle des Simoniaques dont le concept avait été partiellement repensé pour accueillir les clients du monde de l’entreprise : la version 1.0, popularisée en son temps par le travel guide de Dante Alighieri, consistait à enterrer verticalement et la tête en bas les réprouvés qui s’enfonçaient de plus en plus profondément dans le sol à mesure que le temps passait. Incapables de mourir, puisqu’ils étaient déjà morts, ils étouffaient pendant des siècles dans la froideur glacée de la terre, qui leur entrait dans les narines à chaque fois que par réflexe ils tentaient de prendre leur inspiration et qui très vite leur emplissait les poumons jusqu’à la gueule. Le plus fun dans l’histoire était qu’à partir d’un certain stade, la terre se faisait plus chaleureuse, atténuant très légèrement leur tourment. Mais ce n’était que provisoire : cela signifiait simplement qu’ils se rapprochaient du noyau terrestre. Bientôt la chaleur devenait moins confortable, puis franchement désagréable et enfin insupportable. Parvenus au bas bout de la croûte terrestre, une trappe s’ouvrait et ils étaient calcinés jusqu’au trognon par les quelque cinq mille degrés du noyau incandescent. Alors ils se réincarnaient à nouveau sur le sol de l’Enfer, où des démons hilares les replongeaient la tête la première dans la terre pour une nouveau périple.

Tout récemment, Bélial avait proposé d’ajouter une nouvelle attraction à ce spectacle que les employés de la troisième fosse du huitième cercle finissaient par trouver un peu morne : il s’agissait d’introduire dans l’anus des damnés une variété de petites puces particulièrement urticantes qui remontaient dans le côlon puis prolongeaient leur odyssée dans les intestins. Reliées par Bluetooth à un écran situé à la surface de la fosse, ces puces permettaient de suivre précisément le trajet des suppliciés. Grâce aux capteurs dont elles étaient munies, les diablotins pouvaient même les contrôler, par exemple pour ordonner aux parasites de se séparer en petits groupes d’explorateurs, ou bien pour leur commander de s’installer tous dans le même recoin d’un boyau afin d’y créer une petite civilisation, construire peu à peu des maisons, des rues, des écoles… Plusieurs niveaux de difficulté étaient proposés en fonction du type de puces choisi par le joueur au début de l’aventure. Le Conseil d’administration avait adopté à l’unanimité cette innovation à la fois ludique et créative. Ed, Sev et Jalex auraient le privilège de l’inaugurer.

– Mais qu’est-ce qu’ils foutent bordel ! s’énerva Lucifer, cela fait des heures qu’ils devraient être là ! Ils ne sont quand même pas partis au…

Il s’interrompit brusquement. Une idée insupportable venait de lui traverser l’esprit. Tout de même ! Ils n’auraient pas osé. A moins que…

Lucifer sortit de sa poche son téléphone portable et composa le 07 de Saint Pierre (non pas que le Paradis eut été tardivement équipé en lignes mobiles, mais le 6 y était un chiffre tabou).

– Allo Spete ? C’est Luc… Non, l’autre… Oui, c’est ça. Dis-moi, est-ce qu’à tout hasard tu n’aurais pas vu passer devant chez toi une triplette de petits branleurs qui se ressemblent comme trois gouttes d’eau ?… Tu es sûr ?… Bon, parce que s’ils se présentent tu me les envoies, hein ? On a signé un contrat… Oui, j’en fais toujours, c’est pas pour ce que ça rapporte mais ça fait passer le temps. Sinon, ça va, toi ?

Une fois qu’il eut raccroché, Lucifer se rendit au cimetière où était enterré le cercueil des trois garçons : si leurs âmes n’étaient pas au Paradis (et Saint Pierre avait beau être un roublard de première, il était contractuellement incapable de mentir) et qu’elles ne s’étaient pas présentées devant lui, c’était donc qu’elles devaient être restés dans leurs corps. Le diable (comme du reste les Anges) disposait du savoir-faire et des outils permettant de les extraire des glandes pinéales où elles ont leur siège. Mais il eut beau découper les glandes des trois garçons en tous petits morceaux, les examiner sous tous les angles, regarder partout alentour, il ne trouva rien. Leurs âmes semblaient s’être volatilisées. A moins que, plus vraisemblablement, ils n’en eussent jamais possédé.

– Ah ! les salauds ! ils m’ont bien baisé, marmonna Lucifer entre ses dents pointues.

Il ne lui resta plus alors qu’à retourner en maugréant à son office pour inscrire dans son livre d’inventaire, à la ligne qui était consacrée à Ed, Sev et Jalex, la mention « démarque inconnue ».

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