Les Glrbröns

La simple mention du nom des Glrbröns, même prononcé de façon approximative, suffit à ruiner l’ambiance de convivialité un peu artificielle qui règne dans les cocktails de clôture de n’importe quel congrès international d’anthropologie. Subitement les sourires se figent, les visages pâlissent, les mâchoires de crispent sur l’amuse-bouche à moitié broyé que l’on dégustait encore un instant auparavant et dont la pâte prend maintenant le goût de l’amertume. Un silence de plomb défie les lois de la gravité pour planer sur l’assemblée des congressistes avant de s’installer, menaçant, au dessus de la tête de l’impertinent qui a brisé le tabou dont la profession unanime a frappé la petite mais redoutable ethnie, et on le considère avec la même réprobation que s’il avait lâché un pet sonore au beau milieu de l’abbaye de Westminster en présence de la Reine.

Car si le tempérament et les obligations professionnelles des ethnologues les conduisent à parcourir le monde en tous sens, jusque dans ses recoins les plus inaccessibles, à commencer par ceux des institutions susceptibles de leur accorder des crédits pour financer leurs voyages, il est difficile de ne pas remarquer que le circuit de leurs pérégrinations décrit un large cercle autour du Haut Carabass Occidental où résident les Glrbröns et dans lequel ils se gardent soigneusement de pénétrer. Et ce serait un euphémisme que d’affirmer qu’ils ne s’en vantent pas, puisqu’ils vont parfois jusqu’à prétendre contre l’évidence qu’ils ne le font pas exprès, voire qu’ils n’ont jamais entendu parler de cette région.

Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi : dans les dernières décennies du XIXe siècle et les premières du siècle suivant, quelques aventuriers authentiquement courageux, eux, n’hésitèrent pas à explorer l’ensemble du Haut et du Bas Carabass afin d’enrichir le savoir de l’Occident sur les moeurs, l’organisation sociale et les croyances des populations locales, et de permettre ainsi de les exploiter plus efficacement. Le plus intrépide d’entre eux fut sans conteste l’Anglais Andrew Burnett (1884-1921) qui n’hésita pas à pousser jusqu’au territoire des Glrbröns dont on ne connaissait guère alors que les manières par lesquelles les désignent leurs voisins : Sschh Ccshh (« les impitoyables pourritures») dans la langue des Grongoins, Imaiaoudine (« les cruels ») pour les Tropimayawés, ou encore le suggestif Magdanik-uké-liu-taömeï (« Ceux qui vous éviscèrent et vous forcent ensuite à manger vos entrailles ») comme les appellent les Mshrlumni. Tout autre que l’intrépide britannique aurait reculé à l’évocation de ces noms terrifiants, mais Burnett était animé d’une soif inextinguible de connaissance, et sa compréhension des subtilités linguistiques locales n’était pas sans lacunes. Aussi ne se laissa-t-il pas impressionner. C’est ainsi qu’en mai 1921, après un voyage semé d’embuches qui lui fit écrire un peu inconsidérément dans son journal que « le pire [était] probablement derrière [lui] », il parvint à l’orée du pays glrbrön.

Le temps ce jour-là était nuageux, mais sec. Une brise légère et douce maintenait une température agréable. Du village des Glrbröns dont on distinguait au loin les toits en forme d’obus parvenaient des bribes de chants joyeux. On y célébrait l’une des fêtes les plus importantes de la culture glrbrön : la fête de la réconciliation entre deux familles ennemies. Cette conjonction de facteurs manifestait à l’évidence que les dieux étaient contents. Burnett bénéficia de ces circonstances favorables et les Glrbröns regardèrent avec bienveillance son arrivée dans leur village. S’il n’avait pas exagérément interprété cet accueil comme une acceptation définitive de sa présence, et s’il avait agi comme le feraient ensuite ses rares successeurs, à savoir en récupérant un maximum d’informations en un minimum de temps avant de s’enfuir en courant, Andrew Burnett, serait sans nul doute devenu un modèle pour des générations de jeunes ethnologues, il aurait rejoint les Derronchon, Löwi-Schlauss et autres MacWarren au firmament des stars de la discipline et citer en épigraphe de sa thèse de doctorat un extrait de son Journal d’exploration du pays des Glrbröns aurait constitué un passage obligé pour tout étudiant ès sciences humaines désireux de se faire une place dans l’Alma mater. Au lieu de cela, il témoigna une confiance pour le moins excessive en la constance de sa bonne étoile, le paya de sa vie, et son nom rejoignit celui de la tribu à laquelle était liée sa renommée dans l’index expurgatorius des départements d’anthropologie du monde entier.

Mais sans cet aveuglement, que saurions-nous aujourd’hui des Glrbröns ? Pas grand chose, assurément, en dehors des rumeurs malveillantes véhiculées par les tribus voisines qui ont il faut le reconnaitre des raisons légitimes de leur en vouloir. Burnett, au moins, chercha à les comprendre, à découvrir ce qui se cachait derrière cette façade de cruauté. Ce qu’il y trouva fut certes une cruauté encore plus grande, mais pas seulement.

Chleoeouin, l’indigène qui devint rapidement son informateur principal chez les Glrbröns (“mon ami Chleoeouin”, nota Burnett un peu vite dans son journal) dévoila pour l’explorateur quelques-unes des facettes de l’existence de son peuple dont il lui apprit en premier lieu que le nom signifie “les obéissants”, car ils respectent les volontés de leurs parents. Cette affirmation était de prime abord surprenante : la tribu montrait de manière générale une grande indifférence envers ses anciens qui ne songeaient pas à s’en plaindre car les rares circonstances où l’ethnologue observa des interactions entre jeunes et vieux étaient celles où les premiers molestaient les seconds, qui en retour glapissaient à leur endroit des chapelets de malédictions qui leur valaient de nouveaux coups. La clé de ce mystère, expliqua alors Chleoeouin, résidait dans la distinction entre les morts et les vivants : tant qu’ils sont encore de ce monde, les vieux ne sont qu’une charge pour la communauté que dégoûtent de plus en plus leur faiblesse et leur laideur à mesure qu’ils avancent en âge — il faut dire que la coutume veut que les Glrbröns mangent leurs morts et que plus elle vieillit moins la chair humaine est tendre (“en plus à partir d’un certain âge, elle prend un goût”, assura sans préciser davantage Chleoeouin avec une moue écœurée). Mais une fois décédés, ils acquièrent le statut de quasi-divinité : leur mredeurk (“esprit” — que cet esprit soit individuel ou qu’il renvoie à une sorte d’entité commune à l’ensemble de la lignée est un point encore discuté, Burnett n’ayant pas eu le temps de poursuivre des investigations approfondies à ce sujet), qui reste dans le village, impose ses volontés à tout son drnmeurk (groupe familial), à travers la médiation du chaman qui se charge de transmettre aux vivants les messages de l’au-delà.

Ceux-ci se présentent sous la forme de séries d’injonctions et d’interdictions dont le point commun est qu’elles compliquent singulièrement la vie quotidienne des Glrbröns.

C’est ainsi qu’il était par exemple interdit à Chleoeouin de tourner la tête vers la droite. S’il voulait regarder dans cette direction, il était obligé d’effectuer un demi-tour sur lui-même. Les hommes du drnmeurk de Mshegnion, un autre informateur occasionnel de Burnett, devaient saisir tous les objets de la main gauche, tandis que les femmes du même clan ne pouvaient aller cueillir les fruits du zroubier qu’en période de lune descendante. De nombreux tabous entourent bien évidemment la sexualité, avec comme particularité de différer suivant les drnmeurk mais de s’attacher individuellement à leurs représentants tout au long de leur existence, si bien que dans l’intimité chaque couple doit tenir compte des tabous qui pèsent sur l’un et sur l’autre partenaire, ce qui a pour effet semble-t-il de rendre les étreintes particulièrement laborieuses.

Certaines règles fixées par les mredeurk s’appliquent à la tribu dans son ensemble : ainsi est prohibée la consommation de la chair des trémolons, petits rongeurs à la chair tendre qui font les délices de l’ethnie voisine des Mshrlumni, ce qui oblige les Glrbröns à chasser le redoutable reptator dont la viande tout en nerfs révèle assez les dangers inhérents à sa capture, à plus forte raison lorsque le mredeurk a interdit les armes de jet ou qu’il a fixé la dimension maximale de la lance à deux fois la longueur du membre viril du chasseur.

Le culte des ancêtres explique aussi un fait qui avait particulièrement étonné Burnett à son arrivée dans le village des Glrbröns, à savoir que celui-ci est bâti dans un plaine poussiéreuse et dénuée d’ombre, alors que la chaleur estivale dépasse fréquemment les 40° dans le Haut Carabass et qu’à quelques dizaines de mètres de là seulement, un petit bois offrirait un agréable abri de fraicheur contre la température étouffante. Mais ce havre paisible abrite déjà le village des mredeurk, dans lequel les vivants n’ont pas le droit de pénétrer. Il en va de même pour le bassin naturel au pied de la cascade qui dégringole du petit massif rocheux situé à quelques pas du village. Les Glrbröns ne peuvent se baigner dans ses eaux limpides qu’en hiver.

Ce partage de territoire s’observe également dans l’espace domestique : les nattes sur lesquelles dorment les membres de la famille s’entassent au fond de la case, et ils ne peuvent y accéder qu’en faisant le tour de l’espace central, qui est destiné à accueillir la couche invisible des défunts. Marcher dessus par inadvertance engendrerait la terrible colère des mredeurk, qui se traduirait par une chaleur plus écrasante en été, des précipitations plus drues et plus glaciales en hiver, l’instauration d’une kyrielle de nouvelles règles vexatoires.

Plus problématique encore pour les Glrbröns, la possibilité qu’ont les mredeurk d’imposer leurs lois à un autre drnmeurk que le leur. En règle générale, ils ne réclament de témoignages de soumission qu’à leurs propres descendants, mais lorsque ceux-ci entrent en conflit avec les membres d’une autre famille, les deux clans doivent signifier que leur querelle concerne exclusivement les vivants et qu’elle n’affecte en aucune manière le respect dû aux défunts du drnmeurk adverse, ce qu’ils manifestent en obéissant aux règles édictées par les mredeurk de leurs ennemis jusqu’à l’hypothétique moment où les deux familles se réconcilient. Les conflits survenant fréquemment, car la vigilance constante que les Glrbröns sont forcés d’exercer dans les plus triviales activités de la vie quotidienne aigrit leur caractère et les rend facilement querelleurs, il n’est pas rare de voir un drnmeurk soumis aux lois de quatre, cinq ou même six mredeurk différents.

D’où l’importance des fêtes de la réconciliation, qui ne peuvent se dérouler que si est respecté un protocole strict. Il faut d’abord que les deux chefs de famille s’entendent à ce sujet, ce qui n’est pas nécessairement une mince affaire. Puis que les mredeurk des deux drnmeurk agréent la demande de réconciliation. S’ils s’y montrent favorables, ils le manifestent en offrant des cadeaux au chaman (plus précisément, ils communiquent au chaman la liste des dons, généralement de la viande de reptator, qu’ils désirent que leurs descendants lui fassent, et le sorcier la transmet à ces derniers.) Il faut enfin que les conditions météorologiques soient favorables, et la lune pleine. Il suffit qu’une de ces conditions ne soit pas remplie pour que la cérémonie ne puisse avoir lieu. Une averse soudaine et inopinée, un reptator plus agressif ou plus rusé que son chasseur ne l’avait escompté constituent les motifs les plus fréquents d’annulation de dernière minute. Le conflit entre les deux clans reprend alors de plus belle, chacun accusant les mredeurk de l’autre d’être responsables du sabotage, ce qui rend très hypothétique la possibilité d’organiser une nouvelle cérémonie avant un délai de plusieurs années.

C’est un coup dur pour l’ensemble du village car les fêtes de la réconciliation constituent la seule occasion au cours de laquelle il est permis aux Glrbröns de danser, chanter et boire de la puissamment alcoolisée bière de sorge qui enivre dès les premières gorgées, raison pour laquelle, le caractère des indigènes étant ce qu’il est, les cérémonies se terminent le plus souvent par des rixes et que pour deux familles réconciliées de nouveaux conflits éclatent entre six ou huit autres. Malgré cela, ces fêtes sont attendues avec impatience parce qu’elles permettent que se desserre un peu le poids des règles établies par les mredeurk, qui pèsent lourdement sur le moral de la communauté : “on n’a jamais le droit de rien faire”, confessa à Burnett un Chleoeouin désabusé un jour qu’il devait rester assis en tailleur du lever au coucher du soleil pour s’être malencontreusement gratté la tête de la main gauche devant témoins.

Il n’est pourtant pas tout à fait exact d’affirmer que les fêtes de la réconciliation constituent la seule occasion de réjouissance pour les Glrbröns : la capture d’un ennemi (brrouzig — littéralement, “étranger”), avec toutes les péripéties qui entourent sa mise à mort, permet également à la tribu de s’extraire de sa routine monotone. Dans ce domaine, ils sont parvenus à synthétiser de manière optimale la double contrainte qui consiste d’une part à faire durer les réjouissances le plus longtemps possible, d’autre part à infliger les souffrances les plus affreuses à leurs victimes afin d’évacuer le trop-plein de leur frustration. Autant dire que l’art de la torture atteint chez eux un raffinement, une précision et une cruauté dont on chercherait en vain l’équivalent ailleurs dans le monde (et l’on sait pourtant à quel point la concurrence est rude.) Burnett, qui assista au martyre d’un chasseur Mshrlumni égaré sur le territoire des Glrbröns, dont l’agonie sur le poteau des supplices dura presque trois semaines, ne put se résoudre à en noter le détail dans son journal tant il avait été marqué par l’horreur de ce à quoi il avait assisté et tant la perspective d’en raviver des images précises pour les coucher par écrit le révulsait. Tout au plus mentionna-t-il le fait qu’après sa mort, les Glrbröns mangent ce qu’il reste de son corps, mais que la tête est soigneusement détachée pour être soumise aux opérations de réduction à l’issue desquelles elle est utilisée comme ornement d’intérieur — ce qui explique pourquoi les lacérations, torsions, élongations, brûlures, et autres mutilations effectuées du vivant (si l’on ose dire) du supplicié épargnent son visage au détriment de tout le reste de son anatomie.

Les Glrbröns, au contraire de l’ethnologue anglais, aiment semble-t-il à se rappeler ces moments, et il n’est pas rare les jours suivant une exécution de croiser des hommes et des femmes qui déambulent dans le village d’un air absent, les yeux dans le vague, avec aux lèvres un sourire de béatitude. Mais gare à ne pas croiser un chaman ! Comme les mredeurk de presque tous les drnmeurk interdisent les manifestations extérieures de satisfaction, être surpris ainsi équivaut à voir infligées de nouvelles contraintes à toute sa famille.

Les informations recueillies par Burnett à propos des chamans sont malheureusement lacunaires. Ils se recrutent semble-t-il dans un drnmeurk spécifique avec lequel les autres indigènes ont le moins possible de contacts. Aussi l’ethnologue ne fut-il pas en mesure d’expliquer les raisons pour lesquelles ils ne semblent pas soumis à la même pression de la part de leurs ancêtres que le commun des Glrbröns. Souvent, Burnett entendait la nuit des rires et des chants en provenance de leur case, bâtie à l’écart de celles des autres clans, puisqu’en leur qualité d’intercesseurs entre les vivants et les morts ils résident à l’orée du petit bois des mredeurk. “Ils font la fête avec nos morts”, lui expliqua un soir Chleoeouin inquiet, car il n’était pas rare qu’en ces occasions un chaman hilare et visiblement éméché vînt réveiller les habitants du village pour leur annoncer que les ancêtres, ayant observé du relâchement dans les témoignages de respect qui leur sont dus, avaient décidé d’alourdir encore les règles auxquelles leurs descendants doivent se soumettre.

En plus de leur rôle d’entremetteurs, les chamans assument une fonction pédagogique. Les jeunes Glrbröns, garçons et filles, suivent à partir de l’âge de trois ans leur enseignement, qui se résume pour l’essentiel à raconter les histoires terrifiantes des drnmeurk qui se sont révoltés contre la loi des mredeurk et des châtiments affreux par lesquels ils ont été punis. Ils régissent également les rites d’initiation à l’âge adulte, en fouettant jusqu’au sang les adolescents et en déflorant les adolescentes.

Désireux d’en apprendre davantage sur cette caste sacerdotale, Burnett entreprit d’approcher les chamans. Mais ceux-ci se montraient particulièrement méfiants, refusant de répondre à ses questions et lui conseillant pour son propre bien de les laisser tranquilles. L’intrépide ethnologue refusa toutefois de se laisser impressionner et régulièrement ses petites promenades le conduisaient comme par hasard auprès de la case des chamans, qu’il saluait en passant d’un geste de la main et d’un sourire engageant tandis qu’ils interrompaient leurs palabres pour lui jeter des regards soupçonneux. « Les sorciers sont difficiles à approcher », écrivit Burnett dans la dernière entrée de son journal, ajoutant avec ce naïf optimisme qui le caractérisait : « mais je sens que petit à petit je suis en train de gagner leur confiance. »

Deux jours plus tard Chleoeouin en larmes vint lui annoncer que les chamans venaient de lui annoncer que ses mredeurk, pour une raison qu’ils n’avaient pas jugé bon d’éclaircir, lui avaient ordonné de conduire son hôte étranger sur le poteau des supplices.

Le fameux anthropologue Löwi-Schlauss, qui fit trente ans plus tard un très rapide passage chez les Glrbröns, obtint de pouvoir récupérer le journal de son malheureux devancier ainsi que sa tête réduite à la dimension d’une pomme. Les curieux qui se rendent au musée ethnographique de Neuchâtel (Suisse) peuvent l’admirer dans une des vitrines de la salle consacrée aux tribus du Carabass Occcidental. Bouche ouverte, les cheveux dressés sur la tête, le pauvre Andrew Burnett fixe spectaculairement le visiteur de ses yeux exorbités de terreur.

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