LE KINÉBIOSCOPE (2/4)

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L’article est pourtant bien loin d’emporter l’adhésion d’un lecteur un tant soit peu exigeant sur le plan de la logique factuelle : son auteur imagine en effet que Mlle Bécassis aurait bénéficié de l’aide d’un complice qui l’aurait conduite du Mans, où les contrôleurs de la compagnie de chemin de fer l’avaient fait descendre un peu avant 17h, à Paris en automobile, « trajet qui peut s’effectuer en à peine trois heures, comme l’ont prouvé l’an dernier nos glorieux chauffeurs de la course tragique Paris-Bordeaux » (prévue initialement pour relier Paris à Madrid, il avait été mis un terme à la compétition une fois ses concurrents parvenus dans la cité girondine, après sept accidents faisant onze victimes, dont Marcel Renault et un chien, mais contrairement à ce que laisse entendre Leborgne elle n’avait pas transité par Le Mans), ce qui lui aurait largement laissé le temps d’être présente sur scène pour le début de la projection prévue à 21 heures (et qui débuta effectivement, précisa Leborgne, « avec vingt bonne minutes de retard »). Concernant les déclarations de Mme Bécassis mère, celle-ci, également complice de la supercherie, aurait tout simplement menti en prétendant avoir sa fille auprès d’elle. Cette dernière aurait simulé la confusion mentale jusqu’à la veille du jour où le reporter l’avait attendu à sa descente du train. Ce soir-là, profitant d’un défaut de surveillance des infirmières de l’hôpital de Lariboisière, qui n’avaient pas de raison particulière de surveiller cette patiente plus étroitement que les autres, elle aurait quitté l’enceinte de l’établissement près duquel l’attendait son mystérieux chauffeur, dont Leborgne se demandait s’il ne s’agissait pas finalement de Clabotin lui-même, qui aurait roulé de nuit jusqu’à Angers pour lui permettre de prendre le train qui la ramènerait à Paris.

On voit assez tout ce que cette laborieuse tentative d’explication des faits présente comme incohérences : concernant le trajet Le Mans-Paris tout d’abord, notons que le nombre de véhicules automobiles capables d’atteindre les quatre-vingt kilomètres par heure de vitesse moyenne, et surtout les pilotes suffisamment aguerris pour les pousser jusque-là, était à l’époque très limité, surtout après l’hécatombe de la course Paris-Bordeaux(-Madrid) et que Clabotin, indécrottable Parisien, ne faisait certainement pas partie du nombre. De plus la présence d’un tel bolide sur les routes n’aurait pas manqué d’attirer l’attention sur lui ; or, on n’en fit mention dans aucun des titres de la presse de Paris et de sa banlieue, et cette potentielle équipée n’eut même pas les honneurs d’un dessin satirique dans le goût provincial comme on en trouvait dans l’hebdomadaire Le Perche illustré à propos d’évènements pourtant moins mémorables. A propos du second trajet automobilistique, l’hypothèse émise est encore plus fragile. Pourquoi en effet Josette Bécassis se serait-elle échappée de l’hôpital précisément la veille de son retour à Paris par le train, quand on sait que la distance de la Capitale jusqu’à Angers (trois cent kilomètres) aurait nécessité de rouler toute la nuit sur des routes peu adaptées, et encore moins éclairées, à une vitesse moyenne d’au moins cinquante kilomètres par heure qui aurait donné des frissons même au fougueux Marcel Renault ? N’est-il pas plus raisonnable de penser que dans le cas où la Josette Bécassis qui s’était « volatilisée » de sa chambre de l’hôpital Lariboisière à Paris aurait été la même que celle qui revenait de chez sa mère à Angers, elle eût pris un jour ou deux de repos entre les deux trajets, surtout quand on sait le peu de cas que faisaient les constructeurs automobiles de l’époque pour le confort des utilisateurs de leurs véhicules ? (Il faut dire à leur décharge qu’ils devaient résoudre des problèmes autrement plus urgents, liés en particulier à ce que dans le jargon des ingénieurs on appelle la « tenue de route »).

Enfin, quant aux accusations infamantes lancées contre Mme Bécassis, il faut noter que le député du Maine et Loire, Ferdinand Bourgère, assura que la probité de celle-ci était au-dessus de tout soupçon, et que si elle faisait erreur lorsqu’elle affirmait que lui-même eût connu sa fille de près ou même de loin, elle y avait certainement été induite par cette dernière, qui hélas avait toujours été d’une moins scrupuleuse honnêteté.

Comme on peut le constater, la théorie de Leborgne oblige à admettre nombre de péripéties, fragiles qui plus est lorsqu’on les examine une à une, imaginées à la seule fin de justifier un postulat établi préalablement à tout examen. Sur le plan épistémologique, ce raisonnement ne repose sur rien d’autre que sur un préjugé. Il n’est pas scientifique. Un examen attentif et sans parti-pris des éléments qui sont à notre disposition invite à proposer une autre hypothèse, plus simple puisqu’elle ne nécessite l’adhésion à aucune autre « entité », pour reprendre le langage du logicien médiéval Guillaume d’Ockham, qu’à elle-même : le kinébioscope n’était pas une machine à produire des images en trois dimensions, mais un appareil de duplication de la matière. Ainsi, il y avait bien eu temporairement deux Josette Bécassis, la première née à Angers, où elle s’acquit la réputation d’une moralité douteuse, peut-être parce qu’elle y fréquenta des hommes qui profitèrent de sa jeunesse et de son inexpérience, ce qui la conduisit à se rendre à Paris où elle ne devait pas perdre la fâcheuse habitude de rencontrer les mauvaises personnes, au premier rang desquelles bien entendu Roland Clabotin, mais également d’autres individus dont l’évocation n’apporterait rien à ce récit, avant de revenir s’établir dans sa ville natale au début des années 1920 avec sa fille dont le père, expliquait-elle à ses voisines, était mort à la guerre, puis de vieillir, plus ou moins entourée de quelques petits enfants, enfin, comme tout le monde, de mourir à l’issue d’une existence qu’on lui souhaite avoir été plus riche en souvenirs qu’en remords ; la seconde, à la biographie plus succincte, apparue le 24 septembre 1904 dans une salle de spectacle du Xe arrondissement de Paris et disparue le 6 octobre de la même année d’un hôpital situé quelques centaines de mètres plus loin, pour des raisons inconnues mais qui tiennent probablement aux limitations techniques d’un appareil qui n’en reste pas moins prodigieux puisque dès le début du XXe siècle il faisait bien plus que préfigurer l’imprimante en trois dimensions dont il anticipait des développements qu’on ose à peine imaginer aujourd’hui.

Non seulement l’adhésion à cette hypothèse que nous proposons n’a comme nous l’avons dit besoin de la construction d’aucune autre péripétie pour être crédible, mais encore elle permet d’éclairer sous un jour nouveau quelques évènements ultérieurs qui n’avaient pas reçu jusqu’ici d’explication pleinement satisfaisante.

Citons parmi ceux-ci la singulière mésaventure survenue dans la nuit du 23 au 24 mai 1920 au Président de la République française Paul Deschanel qui, on s’en souvient, était tombé d’un train en marche et avait erré en pyjama le long de la voie ferrée avant d’être secouru par un garde-barrière. Ce qui interroge en cette affaire est moins la chute en tant que telle, puisqu’après tout un chef d’Etat est soumis à la gravité comme n’importe qui, que l’embarras des autorités à en fournir une explication crédible : on évoqua ainsi tour à tour une crise de somnambulisme particulièrement malheureuse, une dépression nerveuse dont l’unique symptôme aurait consisté à prendre une fenêtre pour une porte et un wagon pour un appartement, le surmenage particulièrement intense dont souffrait le Président, qui lui aurait fait oublier l’endroit où il était, et trouver tout à fait normal que le sol du palais de l’Elysée fut mobile, enfin un malencontreux défaut de construction de ce type de fenêtre (dites « fenêtres à guillotine ») qui en aurait rendu dangereuse la manipulation et dont on ne s’était pas avisé jusqu’alors ; la multiplicité des causes alléguées ayant visiblement pour fonction de pallier la faiblesse de chacune d’entre elles quand on les examinait isolément. Il est à noter que souffrir de tous ces maux n’empêcha toutefois pas Deschanel, après quelques semaines de repos dans un sanatorium, de revenir sur le devant de la scène politique.

Une autre explication des faits est possible qui, bien que nous ne puissions l’étayer par des preuves formelles, présente par rapport à la version officielle un double avantage : elle est simple, et elle est cohérente. Elle repose sur la réponse la plus probable que l’on puisse donner à cette simple question : qu’est devenu Roland Clabotin après le fiasco du 24 septembre 1904 ?

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