LE KINÉBIOSCOPE (4/4)

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Ce n’est pas sans inquiétude que le lecteur qui nous aura suivi jusqu’ici aura remarqué que chacune des occurrences d’une utilisation probable du kinébioscope revêt un caractère plus dramatique que la précédente (nous ne voulons bien entendu pas dire par là que nous considérons que les crimes commis par les Nazis sont de moindre gravité que l’attentat commis par le gouvernement américain contre ses propres citoyens et employés, loin s’en faut, mais force est de constater qu’une fois réfugié en Amérique du sud Adolf Hitler a fait, sinon amende honorable, du moins profil bas). Que nous réserve pour l’avenir la machine devenue diabolique de Roland Clabotin ? Sachant qu’à l’orée du XXIe siècle les améliorations qui lui ont été apportées permettaient déjà de dupliquer un dispositif aussi complexe et volumineux qu’un avion de ligne, où en sommes-nous aujourd’hui ? Faut-il craindre pour l’avenir ? Nous le pensons.

Les spéculations des physiciens concernant l’existence d’un possible « multivers » prennent à la lumière du kinébioscope un éclairage particulièrement sinistre. Il paraît en effet fort peu vraisemblable que cette théorie des univers multiples n’ait pas donné d’idées à un complexe militaro-industriel américain confronté à des difficultés croissantes pour écouler sa pléthorique production d’armements en raison d’une part de l’effondrement du bloc soviétique, d’autre part de la pression de plus en plus forte d’une opinion publique scandalisée par les atrocités commises au Vietnam et par les multiples atteintes à la démocratie dont la CIA s’est rendue coupable dans le sud du continent américain. La tentation a dû être forte pour ces hommes obligés de trouver toujours de nouveaux débouchés pour leurs produits, nourris d’une morale austère sur le plan des mœurs mais beaucoup plus libérale en ce qui concerne la recherche du profit, assimilée à celle du bonheur, et disposant d’une machine permettant de résoudre d’un seul coup l’ensemble de leurs problèmes, de tester cette dernière sur un plan beaucoup plus vaste. Par exemple, en la fixant sur un satellite, sur le plan planétaire.

Science-fiction ? Peut-être. Considérons toutefois le nombre de guerres qui se sont déclarées depuis ce qui devait être la « fin de l’Histoire », guerres dont le nombre croît chaque jour, y compris à l’heure où nous écrivons ces lignes. N’est-ce pas le signe que le Capitalisme américain est finalement parvenu à trouver une manière d’écouler l’excédent de ses marchandises de mort, commode car sans risques, puisque les conséquences s’en font sentir sur une Terre dupliquée, dont tout laisse à penser qu’elle est la nôtre et que nous nous trouvons du mauvais côté du projecteur ? C’est en tout cas ce que suggère la confusion généralisée qui affecte tous les plans de l’existence sur notre monde actuel : confusion sur le plan climatique, avec ces hivers qui ressemblent à des étés et ces étés qui sont des fournaises, confusion sur le plan idéologique, avec ces alliances hier impensables entre des formations politiques aux philosophies en principe inconciliables, confusion sur le plan des mœurs et même de la biologie, puisque la différenciation sexuée elle-même est battue en brèche par l’apparition de genres nouveaux et inédits. Tous ces exemples de la confusion actuelle ne peuvent signifier qu’une chose : pas plus aujourd’hui qu’en 1904 le kinébioscope n’est capable de maintenir indéfiniment les simulacres en trois dimensions qu’il produit, et nous allons bientôt, à notre tour, nous volatiliser.

Que pouvons-nous faire pour enrayer ce processus ? Rien, malheureusement. Produits dérivés d’une réalité qui nous est à jamais inaccessible, nous sommes condamnés à subir le destin des images kinébioscopiques, et à disparaître. Tout au plus pouvons-nous trouver notre consolation dans la certitude qu’à une distance peut-être pas si lointaine, juste de l’autre côté du projecteur, les êtres dont nous sommes les doubles vivent une existence paisible dans un monde débarrassé de la guerre, sous un climat raisonnablement capricieux, disputant de la meilleure façon de construire l’avenir avec des arguments antagonistes clairement reliés à des idéologies cohérentes aux solides fondations historiques et philosophiques.

Aujourd’hui plus que jamais nous sommes tissés de l’étoffe dont sont faits les songes. Pour notre malheur, le dieu qui nous a rêvés est un marchand de canons.

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