L’ART DE LA MÉMOIRE (2/4)

Ce n’était en effet pas tant l’existence d’un vaste espace de déambulation mentale qui était important pour la pratique de l’Art de la mémoire que la capacité dudit espace à servir de lieu de stockage pour les symboles mnémotechniques. A l’époque de Quintilien et de Cicéron, les capacités de production des marchandises étaient limitées et, donc, le prix de ces dernières extravagant au regard des normes tarifaires actuelles. Certes patriciens et plébéiens enrichis possédaient des maisons comportant beaucoup de pièces, mais chacune d’entre elles était parcimonieusement décorée. Lorsqu’ils conçurent les règles de la mémorisation, les théoriciens les établirent tout naturellement à partir des normes alors en vigueur en matière d’architecture d’intérieur.

De nos jours au contraire, les espaces intérieurs sont saturés de bibelots variés : souvenirs de vacances, cadeaux divers, achats compulsifs colonisent les moindres recoins de nos habitats et nous vivons au milieu d’une débauche d’objets hétéroclites dont la valeur d’usage s’est épuisée dans l’acte de les poser sur une étagère.

Nous ne nous étendrons pas outre mesure sur les conséquences anthropologiques de cette invasion de nos espaces intérieurs par les marchandises issues de la surproduction capitaliste, amplement documentée, et nous contenterons de renvoyer le lecteur intéressé au Capital de Karl Marx et à La Magie du rangement de Marie Kondo, deux œuvres séminales qui font le tour de cette question, la première sous l’angle de la production, la seconde sous celui de la consommation. Il est à noter toutefois que le fait d’avoir le regard constamment sollicité par des objets différents ne peut manquer d’avoir une incidence sur la capacité à concentrer notre attention sur un seul objet à la fois : si Quintilien pouvait afin de l’utiliser comme pense-bête examiner sous tous ses angles un buste en marbre imaginé sur le mode de l’allégorie, où comme on sait chaque élément de détail contribue à construire à la signification de l’ensemble, c’était en partie parce que l’univers visuel qui s’offrait à lui dans l’espace matériel était par la force des choses organisé suivant une logique qualitative plutôt que quantitative. L’individu actuel, habitué à avoir sous les yeux une multitude d’objets, n’est pas accoutumé à accorder une attention durable et spécifique à chacun d’entre eux pris isolément, et ce d’autant moins que s’il les regardait attentivement, il découvrirait immanquablement ses défauts de fabrication.

Nul besoin dans ces conditions de vastes espaces aérés destinés à mettre en valeur les caractères symboliques d’objets mnémotechniques à la forme complexe et à la finition élaborée, puisque ceux à qui ils sont destinés ne leur jetteront qu’un rapide coup d’oeil en passant. Le praticien moderne a besoin au contraire d’avoir un environnement peuplé d’objets simples mais nombreux, dont l’ordonnancement permet le passage rapide de l’un à l’autre.

Dans ce renversement copernicien de la perspective, ce qui faisait l’obstacle, à savoir l’exiguïté des logements, est devenu la condition principale de la réussite de l’entreprise, car c’est une loi physique bien connue que plus l’espace est restreint, plus les objets qu’il contient sont rapprochés.

Il est toutefois nécessaire que les éléments supports de l’opération mnémonique soient bien rangés, ou du moins que leur disposition, les uns vis-à-vis des autres comme au sein de l’espace dans lequel ils sont disposés, reste stable, ce qui exclut de fait la plupart des logements individuels : on sait en effet que plus on possède de choses plus on a tendance à les laisser trainer n’importe où, au point de toujours chercher celle dont on a besoin sur le moment (pour le lecteur qui serait curieux d’approfondir ces questions, en particulier celle de la recherche d’objet perdu, qui équivaut au « trou de mémoire » dans la pratique mnémonique, nous nous permettons de renvoyer à l’ouvrage déjà classique de Marie Kondo cité plus haut.) Un tel espace est par ailleurs difficile à visualiser, sauf à le vider du capharnaüm qu’il renferme, mais dans ce cas il ne sert plus à rien.

Néanmoins, si dans les habitats privés les critères de l’exiguïté, de la profusion et de l’ordre sont bien souvent antinomiques, il n’en va pas de même dans les espaces commerciaux : un Carrefour City moyen renferme près de cinq mille produits dans une surface de 300 m2 optimisée pour que le consommateur trouve immédiatement celui qu’il cherche.

Nous avions trouvé notre palais mémoriel.

Comme on peut le constater, le fait que l’ensemble des réflexions que nous venons d’exposer fussent apparues en un éclair dans notre esprit à la suite de la simple remarque d’un animateur de caisse, alors que nous étions en train d’empaqueter dans un sac en plastique les courses dont nous venions de faire l’achat, démontre que ce n’est pas à la légère que nous avons employé l’adjectif « épiphanique ».

Avant d’exposer, du moins dans ses grandes lignes, la méthode que nous avons mise au point, il ne nous paraît pas inutile d’évoquer brièvement les principes d’organisation d’un Carrefour City. Notons tout d’abord que la surface commerciale est divisé en deux zones : l’espace « pour maintenant », qui débute à l’entrée du magasin, et l’espace « pour après », qui commence après les étals de fruits et légumes pour se prolonger jusqu’aux rayonnages du fond. Le circuit invite donc logiquement le client à se préoccuper d’abord de ce qu’il va consommer le plus rapidement : du pain, des salades composées fraiches, les plats mélangeant plusieurs ingrédients et déjà assaisonnés dits « traiteur » s’il a les moyens de se les offrir. Ensuite seulement lui sont proposés les produits qui se rangent dans le réfrigérateur, en particulier les diverses charcuteries et les laitages. S’il poursuit son chemin en contournant les rayons par l’extérieur, le client trouvera les produits surgelés, puis les boissons, situées à peu de distance des caisses parce qu’elles constituent les marchandises les plus lourdes à porter. Mais s’il se rend compte alors qu’il a oublié d’acheter des petits gâteaux, du sel et du shampooing, il sera forcé de tourner à droite avant les caisses et de repartir en sens inverse dans les couloirs intérieurs, où ces produits sont à nouveau réunis suivant une logique thématique (les produits du petit-déjeuner, les condiments, les boites de conserve, etc.) Il n’y a guère que le papier toilette et les essuie-tout dont le lieu de stockage déroge à la règle du classement raisonné, parce qu’en raison de leur conditionnement ils occupent un volume important. Aussi n’est-il pas rare de les voir rangés à proximité des packs d’eau minérale, où les rayons sont plus larges, plutôt qu’avec les produits d’entretien de la personne et de la maison.

Enfin, derrière les caisses, sont suspendus hors de portée de main les articles parmi les plus faciles à voler tels que les piles, susceptibles de devenir des armes par destination (les rasoirs) ou des armes tout court (les couteaux), ainsi que les alcool forts en petites bouteilles pour les jeunes et les SDF dont les responsables de magasin estiment à tort ou à raison qu’ils constituent des clientèles dont il faut toujours vérifier la solvabilité avant de les laisser s’emparer des produits.

Ce survol, bien que rapide et incomplet, permettra nous l’espérons à ceux de nos lecteurs qui ne fréquenteraient qu’occasionnellement les Carrefour City de s’en faire une image un peu plus précise et donc de mieux comprendre l’usage auquel nous les destinons.

Notre objectif, ainsi que nous l’avons expliqué plus haut, ne consiste pas à permettre aux orateurs de retenir les parties et articulations de leurs discours, mais à prévenir les premiers symptômes annonciateurs de l’amnésie sénile dont le cinéaste Luis Bunuel rappelait dans une formule frappante qu’elle a pour effet de nous « voler toute [notre] vie d’un coup. » C’est pour cette raison que nous proposons à l’homme ou à la femme d’âge mûr mais encore autonome un parcours balisé dont voici un premier aperçu :

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