L’ART DE LA MÉMOIRE (4/4)

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Si elle a permis au curieux de découvrir quelques-uns des principes régissant notre art de la mémoire, cette visite, on l’aura compris, ne lui est pas suffisante pour les mettre en application. Nous aussi nous avons gardé par devers nous quelques clés, essentielles à une praxis efficace. Deux raisons motivent cette retenue :

La première tient au fait que pour en tirer de réels bénéfices, il est nécessaire de suivre un entrainement raisonné et progressif afin de prévenir des errances méthodologiques autrement inévitables. Quand il saura qu’il nous a fallu une année entière pleinement consacrée à ce travail afin de déjouer toutes les chausse-trappes qui se dissimulaient sur le chemin de la réussite de l’entreprise, le lecteur admettra sans peine que nous savons de quoi nous parlons quand nous lui disons que cela n’a rien d’une promenade de santé. D’autres auraient abandonné. Pas nous.

Et ce n’est pas sans une fierté que n’assombrit nulle fausse modestie que nous sommes en mesure de proposer un cursus complet à l’issue duquel l’impétrant aura percé tous les arcanes, non seulement des Carrefour City, mais également des Carrefour Contact (dont la surface avoisine les 1000 m2), des Carrefour Market (de 1000 à 3500 m2) et même des gigantesques Carrefour Planet (20 000 m2) ! Au dernier stade de son initiation, car il ne nous paraît pas exagéré d’employer ce terme, il saura faire utilement fructifier un passage dans les vastes espaces dévolus aux high-techs, méditer dans les rayons des produits d’entretien, soupirer devant les ustensiles pour la maison qui pour lui seul revêtiront leurs graves significations. Son érudition sera sans limites : vêtements pour hommes, pour femmes et pour enfants, croquettes et pâtés pour chiens, papiers toilettes de toutes les épaisseurs, simple, double et triple, conditionnés par quatre, douze ou vingt-quatre rouleaux et tous les produits de la parapharmacie n’auront plus de secret pour lui. Mais nous n’en dirons pas plus ici.

Échafauder un tel ouvrage, seul qui plus est et sans guère d’autres ressources que celles que l’on peut puiser en soi, est une tâche lourde, souvent ingrate, toujours contraignante. Il y faut une abnégation sans commune proportion avec celle qui sert de nos jours d’étalon pour évaluer le mérite de telle ou telle entreprise philanthropique. Or, et nous en venons ici à la seconde raison qui a motivé notre réserve quant au fait de ne pas dévoiler tous nos secrets, nous devons confesser que nous n’aimons pas beaucoup les gens. Non pas que nous les méprisions à proprement parler, mais simplement nous ne nous sentons pas à l’aise en leur compagnie. Le lecteur aura remarqué que nos goûts, qui nous portent à fréquenter les plus exigeants des domaines de la connaissance des Anciens, l’attrait qui est le nôtre pour les spéculations intellectuelles les plus arides, un certain quant-à-soi dont nous nous plaisons à penser qu’il se retrouve jusque dans le style de notre prose, la confiance enfin accordée à nos contemporains des deux sexes et qui trop souvent fut déçue, nous ont conduit à adopter une attitude de repli. Et si nous considérons que le statut de bienfaiteur de l’humanité que nous vaudra sans aucun doute notre mnémotechnie révolutionnaire n’a rien de déplaisant, nous ne saurions nous en satisfaire. En d’autres termes, nous entendons monnayer la diffusion de notre méthode.

Le prix que nous en réclamerons aux particuliers sera bien sûr modéré afin de rester accessible aux catégories de la population qui font leurs courses à Carrefour City, la modestie de chaque somme individuellement versée étant compensée par le nombre des souscripteurs. Par ailleurs, nous espérons établir un partenariat avec l’enseigne Carrefour car outre le bénéfice qu’elle ne manquera pas de tirer de son association avec notre entreprise, nous avons à lui proposer plusieurs projets, dont celui de parcours d’achats plus particulièrement adaptés aux grandes célébrations collectives (avec par exemple la mise en avant des saucissons au moment de la Fête des pères.) Nous sommes d’ores et déjà prêts à en discuter les modalités pratiques avec ses directeurs commerciaux et ses contreparties financières avec ses avocats.

Si les évènements prennent une tournure conforme à nos espérances, nous pourrons dans quelques mois, une année au plus, nous offrir le palais de nos rêves sur les bords de la Méditerranée. Bâti sur le modèle des villae romaines, ouvert sur un grand atrium au milieu duquel une fontaine délicatement ouvragée déversera son eau limpide dans un spacieux bassin où une colonie de carpes pourra s’égayer à loisir en traçant de majestueuses sinuosités, ses vastes pièces au sol pavé de marbre de Carrare abriteront des œuvres qui ne dépareilleraient pas dans un musée des beaux-arts de capitale de région et qui seront ici d’autant mieux mises en valeur que, peu nombreuses car choisies avec un goût très sûr, elles seront partagées entre de très nombreuses salles. Pour la seule la bibliothèque, conçue pour recevoir la multitude d’ouvrages qui pour l’heure s’empilent dans notre appartement, nous dérogerons aux principes atticistes qui commandent l’architecture intérieure de notre demeure. Bien entendu, nous remplacerons les livres de poche par leurs équivalents dans des éditions de luxe.

La domesticité, que nous aurons eu soin de choisir autant pour sa discrétion que pour son obséquiosité, portera des semelles de feutre afin que son pas lourd ne vienne pas déranger nos méditations quand les nécessités de son service l’amèneront à vaquer dans le palais. Mais elle sera le plus souvent occupée à courir les épiceries fines à la recherche de subtiles et nouvelles saveurs ou à réceptionner les volumineux colis envoyés par les antiquaires les plus réputés de la planète, tandis que, seul avec nous-même, l’esprit enfin libéré des contraintes qui accablent le vulgaire, nous pourrons paisiblement nous employer à mettre en pratique les antiques préceptes de l’art de la mémoire dans sa forme classique.

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