Les Aventures du chevalier Ripolain de Ruaudain I.1-2

Chapitre I

I.

En ce temps-là vivait aux marches de la Petite-Bretagne un comte avec son épouse dans un fort beau château, entouré de hauts murs qui en assuraient la protection. Et si l’on me demandait le nom de ce comte, je répondrais qu’il s’appelait Ripolus de Ruaudain, et qu’il était issu d’un haut lignage. Son épouse quant à elle avait pour nom Serpola, et elle était aussi belle que sage.

Aussi se réjouit-on fort dans tout le comté lorsque l’on appris qu’elle avait donné naissance à deux jumeaux, un garçon et une fille, que l’on prénomma Ripolain et Serpolette. Le comte fit mine de se réjouir lui aussi, mais dans le secret de son cœur à sa joie se mêlaient l’angoisse et l’affliction. En effet peu de temps auparavant un ermite qu’il avait rencontré alors qu’il chassait dans la forêt de Boudain lui avait appris que son fils deviendrait un bon chevalier qui accomplirait de grands exploits, ce qui l’avait rendu joyeux. Mais l’ermite avait ajouté aussitôt que le royaume dans lequel s’accompliraient lesdits exploits dudit chevalier, ce royaume-là serait détruit. Il ne resterait de sa splendeur et de sa puissance que ruines et désolation. Quand il eut entendu cela, Ripolus s’en affligea et son esprit s’emplit d’inquiétude, ce pourquoi le conte dit qu’à sa joie se mêlaient l’angoisse et l’affliction.

Le comte de Ruaudain médita fort ces paroles dont il ne doutait pas qu’elles dissent la vérité, car l’ermite passait dans toute la région pour un saint homme et il se demanda ce qu’il convenait de faire.

Il songea tout d’abord à mettre à mort son fils en l’attachant par une jambe à la branche d’un arbre pour exposer son corps aux bêtes sauvages, suivant la coutume de l’époque. Mais il n’était pas sans savoir par cette même coutume ce qu’une telle solution présentait d’incertitudes. Plus d’une fois l’on avait vu de ces enfants que l’on avait cru livrés aux bêtes revenir, une fois devenus des hommes ignorants de leur véritable identité, mettre cruellement à mort leurs parents qu’ils n’avaient pas reconnus. Par ailleurs, les paroles de l’ermite n’affirmaient pas que ce serait de son fait que le royaume dans lequel il vivrait ses aventures serait détruit. Or, tuer un enfant pour une faute qu’il n’avait pas encore commise et dont il ne serait peut-être même pas responsable serait une trop grande félonie qui mettrait en danger le salut de l’âme de son assassin, encore plus si celui-ci se trouvait être son père. Enfin, le comte aimait beaucoup sa femme et il pensait qu’il serait difficile de faire admettre à cette dernière la perte d’un enfant qu’elle chérissait plus que sa propre vie, quand bien même il lui en serait resté un sur les deux qu’elle avait portés.

Aussi Ripolus décida-t-il d’épargner Ripolain. Mais les prédictions de l’ermite assombrissaient ses jours, refroidissant l’amour que dans son cœur il portait à son fils à qui il ne prodiguait pas les mêmes caresses qu’à sa sœur. La mère des deux enfants, à qui le comte n’avait rien révélé de la prophétie qui le tourmentait, les aimait en revanche d’un amour égal, mais lorsque Ripolain fut en âge de commencer son entrainement aux armes, elle ne le vit plus aussi souvent qu’elle l’aurait souhaité et le jeune garçon vécut sous le regard dur et sombre de son père. Il se surpassa tant qu’il put dans le maniement de la lance et de l’épée afin de lui complaire, mais si le comte souriait et le félicitait quand il le voyait si vaillant, son cœur ne ressentait pas la même joie qu’il montrait sur son visage. Ripolain, qui le devinait sans en comprendre la raison, en souffrait étrangement, croyant que la froideur de son père s’expliquait par le fait qu’il ne croyait pas que son fils pût devenir un jour un bon chevalier.

Serpolette en revanche admirait tant son frère que c’en était merveille. Toujours elle trompait la surveillance de sa mère et de ses suivantes pour aller admirer Ripolain lancé sur son cheval au galop, et l’applaudir tant qu’elle pouvait quand il réalisait un beau coup à la quintaine. Jamais sœur n’avait aimé son frère d’un tel amour et jamais frère n’avait eu autant de raisons d’aimer sa sœur, car si elle n’avait été là, Ripolain se fût senti bien seul.

II.

Ainsi grandit Ripolain dont la force et la beauté s’accroissaient avec l’âge, au point que l’on disait de lui que si sa vaillance et sa courtoisie les égalaient, il deviendrait l’un des bons chevaliers du monde et qu’il accomplirait de grands exploits. Quand il entendait ces mots, le comte baissait la tête et ne répondait rien, ce dont tous s’étonnaient, Ripolain plus encore que les autres. Il en était bien affligé.

Un jour il vint trouver le comte et lui adressa ce discours :

« Père, vous que je respecte et révère entre tous les hommes, que vous ai-je fait pour que vous me témoigniez si peu d’amour ? Sachez qu’il n’est pas un moment où je ne pense à la tristesse que je lis dans votre cœur à mon sujet. Vous ai-je fait injure sans le vouloir ? Craignez-vous que je ne devienne un chevalier sans force et sans courage, qui couvrira de honte le nom de notre famille ? Dites si c’est cela qui vous rend si triste quand vos yeux se posent sur moi, parce qu’alors je vous fais le serment sur Notre Seigneur Jésus Christ que sans tarder je m’ôterai la vie de ma main. »

Le comte répondit :

« Mon cher Ripolain, mon fils, ce n’est pas cette crainte qui m’oppresse. Je n’ai aucun doute sur le fait que tu deviendras un bon chevalier, peut-être même, si notre Seigneur le veut, un des bons chevaliers du monde. Sache que si j’avais nourri le soupçon que tu pusses devenir un chevalier sans force et sans courage, je t’aurais mis à mort moi-même et sans délai car ma main n’aurait pas tremblé. Je n’aurais pas hésité en mon cœur et d’un seul coup de mon épée j’aurais séparé ta tête de ton corps. Non, cher fils, je ne souffre pas pour cette raison mais pour une autre, qui est que tu devras me quitter bientôt. Dès que tu seras adoubé chevalier, tu devras partir pour accomplir une quête à nulle autre pareille, une aventure comme jamais aucun chevalier n’en vécut, qui te tiendra éloignée de moi pendant de nombreuses années et sans doute davantage encore si bien que je crains de ne plus te revoir de ma vie après que tu seras parti. »

Ripolain remercia son père pour cet entretien et il repartit fort songeur. Le comte, qui avait parlé sans réfléchir aux mots qu’il prononçait était de son côté tout étonné de la réponse qu’il avait faite à son fils, et il remercia Dieu, Seigneur et Maitre de toutes choses, de la lui avoir inspirée.

(La suite par ici)

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