Les Aventures du chevalier Ripolain I. 3-4 (première partie)

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III.

Arriva le jour de l’adoubement de Ripolain. La nuit précédant la cérémonie, il la passa dans la chapelle du château, priant Notre Seigneur de lui accorder force et bravoure ainsi que de nombreuses aventures par lesquelles il pourrait les éprouver, afin, s’il plaisait à Dieu, de devenir un des bons chevaliers du monde.

Le lendemain, après qu’il se fût purifié dans le bain, le fils fut adoubé par le père qui lui remit un bel écu, des éperons dorés ainsi qu’une épée. Le comte accorda ensuite la collée à son fils et il lui donna un tel coup que tous les spectateurs s’en émerveillèrent. Ripolain tourna trois fois sur lui-même et peu s’en fallut qu’il tombât. Il était à ce point étourdi qu’il ne savait si c’était le jour ou si c’était la nuit. Quand il eut cessé de tourner il baissa humblement la tête et remercia son père.

L’évènement fut célébré par une fête mémorable, telle qu’on n’en avait jamais vue dans le comté de Ruaudain. Le comte de Brette y vint, accompagné de ses trois fils. On vit aussi venir le chevalier de Challes avec sa femme et sa fille, les barons d’Allons et de Brouillé, l’évêque de Parseigné ainsi que l’ermite de la forêt de Boudain, et bien d’autres encore. Nombreux furent ceux qui s’y rendirent pour admirer Ripolain le nouveau chevalier de Ruaudain.

Une joute fut organisée, au cours de laquelle le jeune homme montra son adresse et sa bravoure. A chaque assaut qu’il lançait il ne manquait de frapper de sa lance l’écu de la quintaine, et ses coups étaient si puissants que tous ceux qui le voyaient murmuraient entre eux qu’il était certainement le meilleur chevalier qu’on eut jamais vu à Ruaudain. Il faisait naitre la jalousie dans le cœur de tous les autres chevaliers présents, et dans celui des dames, l’amour. Serpolette ne se lassait d’applaudir et d’acclamer son frère le bon chevalier.

Lorsque le soir fut venu, on fit un grand festin auquel tous les hommes de valeur et toutes les femmes de qualité furent invités. Ceux-là même qui étaient de basse extraction y furent conviés, afin de servir les repas des premiers. Il y eut nourriture à profusion, à tel point que s’en était merveille. Que vous dire ? Il semblait que tous les gibiers de la terre y étaient rassemblés. Chacun pouvait manger à satiété les mets les plus succulents accompagnés de sauces épaisses. Nul ne sortit de table sans être copieusement rassasié, fors l’ermite qui jeûnait en cette période de l’année, et qui s’était contenté de regarder les autres se régaler. Assurément, personne à l’exception de lui n’aurait pu prétendre avoir encore faim après ce repas qui n’avait rien à envier aux festins de Trimalcion hormis les danses lascives et autres obscénités qui n’auraient pas été convenables en pareille circonstance.

Jongleurs, ours et musiciens égayaient encore davantage les invités du comte qui tous se réjouissaient en leur cœur et ne quittèrent pas le château avant l’heure de matines.

Ripolain, qui sentait en son corps la fatigue de cette journée, se préparait à rejoindre sa chambre pour prendre son repos en caressant de la main sa joue qui le brulait encore lorsque le comte le fit appeler. Le bon fils se rendit sans tarder auprès de son père.

IV.

« Ripolain, mon cher fils, venez à mon côté, commanda le comte, car j’ai grand désir de vous parler. »

Le comte voulait lui rappeler que maintenant qu’il était chevalier, Ripolain devait quitter le château, non pas rester avec les siens, mais bien partir à l’aventure. Longtemps son père avait cherché en son esprit l’histoire qu’il inventerait pour justifier ce commandement car il ne voulait à aucun prix lui révéler la vérité, à savoir la prophétie de l’ermite que le conte a déjà rapportée. Aussi avait-il médité longtemps, non sans adresser moult prières à Notre Seigneur pour qu’il l’inspirât. A force de réfléchir, il forgea le conte que voici :

« Ripolain, comme je te l’ai dit déjà, tu vas devoir nous quitter bientôt. Tu n’attendras pas que les bourgeons fleurissent sur les branche, ni que le soleil réchauffe les mains des manants penchés sur la terre gelée pour y dénicher les racines dont ils se nourrissent dans leur simplicité, car tu partiras dès demain. Tu ne dois pas attendre mais te mettre en route dès que le soleil sera levé au-dessus de la forêt de Boudain et je vais te dire pourquoi : sache qu’une malédiction pèse sur notre famille, une grande honte qui nous est advenue il y a longtemps de cela et que c’est à toi et non à un autre qu’il convient de la réparer.

« Il y a longtemps de cela comme je viens de te le dire, alors que le château dans lequel tu es né n’existait pas encore, une prodigieuse injustice fut commise contre un nôtre ancêtre, un bon chevalier qui avait pour nom Ripolanos. C’était un chevalier vaillant et plein de courtoisie qui n’avait jamais connu la peur ni la honte. Personne ne pouvait dire de lui qu’il manquait de force ou de courage.

« Or, ce chevalier était le vassal d’un conte très perfide et très cruel dont le cœur était empli de vilénie. Ripolanos, grâce à son grand courage et à sa courtoisie, rendait au comte de nombreux services, mais le comte ne l’en remerciait que de la bouche car la jalousie couvait en son cœur. Et sache, mon fils, que ce comte très fourbe et très cruel, avait une fille, qui était belle et sage, chaste et vertueuse. Nulle mauvaise pensée n’entrait jamais dans son cœur. Et si tu veux savoir comment elle s’appelait je te dirai qu’elle s’appelait Serpolina.

« Or, il advint que le chevalier, Ripolanos, ton ancêtre, tomba amoureux de la fille du comte. Il éprouvait pour elle un grand désir et il soupirait tant que c’en était merveille. Il composa des lais très beaux pour chanter son amour, combien il le rendait heureux et malheureux, comment il en était affligé et reconnaissant, maudissant Amour et lui rendant hommage tout dans le même temps, des lais, te dis-je, très beaux et fort sincères comme on n’en avait jamais entendu jusque-là car sache que si tous les lais que l’on chante aujourd’hui racontent que l’amour est un feu qui glace, une eau qui altère et que sa flèche est un baume et un poison qui donne et ôte la vie, c’est Ripolanos, le bon chevalier, ton ancêtre, qui composa les premiers, lui et non un autre.

« Un jour que le chevalier s’était éloigné dans la forêt pour chanter son amour en secret, car il désirait que nul ne l’apprenne, il advint que Serpolina passa près de la fontaine où il s’était arrêté. Elle se cacha pour ne pas être vue car elle était curieuse d’entendre ce qui provoquait la tristesse du chevalier. Je te dirai en effet qu’en même temps qu’il chantait accompagné de sa harpe, des larmes coulaient le long de son visage. Il pleurait tant et tant que s’en était merveille.

« Serpolina écouta avec attention la chanson de Ripolanos et peu de temps s’écoula avant qu’elle ne devinât que c’était elle et non une autre qui occupait les pensées du bon chevalier, elle qui lui ôtait la joie et l’appétit, qui le faisait souffrir et languir, au point qu’il se tuerait sans tarder de sa propre épée tant sa douleur d’amour le rendait malheureux. Elle en ressentit une grande joie, car assurément Ripolanos était digne de louanges et l’on ne pouvait guère trouver de chevalier si noble et si courtois que lui dans le royaume. Amour s’éveilla dans son cœur.

« Mais le comte apprit bientôt le secret du chevalier, et il en conçut contre lui une haine mortelle. Il ne connaitrait plus le repos tant que son vassal ne serait pas mort. Car le comte éprouvait un désir ignoble pour sa fille. Il l’aimait non comme un père, mais comme un amant. Il avait le dessein de faire en sorte que nul autre que lui ne s’étendît sur le lit au côté la pucelle. Aussi, quand il vit que Serpolanos soupirait à chaque fois qu’il voyait la belle Serpolina, et que ses yeux s’embuaient des larmes quand il ne la voyait plus, il comprit que le chevalier était amoureux d’elle. Il crut en crever de rage. Il l’eut bien mis à mort sans tarder, mais il était couard et il avait peur de Ripolanos qui comme je te l’ai déjà dit à plusieurs reprises était fort et courageux. Sache de plus qu’il maniait merveilleusement les armes et qu’il était aussi habile à la lance qu’à l’épée. Aussi le comte décida-t-il de le tuer par des moyens perfides.

« Il s’ouvrit de son projet à son épouse, qui était une femme de grand savoir car elle savait toutes les choses de la magie et surtout de la nigromancie car elle avait passé un pacte avec le Diable. Elle s’était donné toute à lui et en échange de son âme il lui avait enseigné les secrets de la nature, des enchantements et des philtres.

« Mais le comte ne lui confia pas la vérité car comme je te l’ai dit son cœur était plein de méchanceté et de félonie. Jamais de sa bouche ne sortaient des paroles sincères. De plus, il n’était pas certain que sa dame approuvât son projet car elle aurait pu ne pas estimer que l’amour de Ripolanos méritât la mort. Peut-être même, car sa sagacité était grande, en viendrait-elle à deviner quel désir monstrueux le père nourrissait en son cœur pour sa fille. Aussi le comte raconta-t-il que c’était pour son épouse elle-même que le chevalier s’était épris d’amour. Il avait le projet de l’enlever ou, si cela ne pouvait se faire, entrer en secret dans sa chambre pour se saisir d’elle de force et lui faire violence dans son propre lit. Quand il avait appris cela (expliqua le comte), il avait éprouvé une grande frayeur pour sa femme et avait décidé de venir l’en avertir. Assurément, Ripolain méritait bien la mort. Ainsi s’exprima le comte dans sa perfidie.

« Or, sache que le comte avait en inventant ces mensonges fait une grave erreur, car sa femme était amoureuse de Ripolanos. Nul ne doit s’en étonner, car c’était un bon chevalier, plein de noblesse et de courage, comme je te l’ai dit maintes fois. Elle se réjouit en son cœur de cette nouvelle qu’elle croyait vraie. Elle ne doutait pas que c’était d’elle-même que Ripolanos était épris. Elle prit un air horrifié mais c’était un masque qui ne correspondait guère à ce qu’elle ressentait en son for intérieur. Elle dit au comte qu’elle allait préparer un poison si fort que celui qui en boirait tomberait raide mort immédiatement. A peine la coupe aurait-elle touché ses lèvres qu’il s’écroulerait dans les affres de l’agonie. Le comte approuva fort sa femme et la quitta en lui commandant de confectionner sans délai cette boisson qui les débarrasserait de Ripolanos. Il s’en alla donc et ne resta pas auprès d’elle.

« Mais la méchante femme ne confectionna pas un poison qui conduirait le bon chevalier à la douleur et à la mort, non, elle se fit aider du diable pour préparer un philtre d’amour. Celui qui en boirait ne s’écroulerait pas sur le sol dans les convulsions de l’agonie, et de sa bouche ne sortirait pas une mousse blanche qui se teindrait du rouge de son sang. Il sentirait par contre s’éveiller en son cœur un grand désir pour le premier objet qui se présenterait à ses yeux. Rien ne pourrait plus le détourner de cet amour tant qu’il vivrait. Or, sache que c’était pour Ripolanos que la femme du comte avait préparé ce philtre, pour lui et non pour un autre, car elle avait manigancé de le lui faire boire quand il serait en sa présence.

« Elle prépara donc le philtre qui devait amener le bon chevalier à l’aimer et à la désirer tant qu’il n’aurait plus de repos avant de la tenir dans ses bras allongée à son côté, et elle se fit pour cela aider du Diable avec qui elle avait pactisé, comme je te l’ai déjà dit.

« Mais sache mon fils que j’ai au cours du festin que j’ai fait préparer pour célébrer ton admission dans l’ordre de chevalerie mangé tant de viandes, des poules grasses et des sangliers aux muscles puissants, des faons au regard tendre et des lièvres bondissants, que tous les ai engloutis, si bien que mon ventre s’en est enflé merveilleusement et qu’il s’est tant alourdi que je sens qu’il me faut sans tarder délester mes intestins de leur surplus de matière faute de quoi sans mentir si elles ne sortent par leur voie naturelle ma panse va éclater. Je te raconterai la fin de l’histoire à mon retour. »

(La suite par ici)

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