Les Aventures du chevalier Ripolain I. 3-4 (seconde partie)

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Le comte s’en fut sans tarder et courut le plus vite que lui permît son état. Accroupi au-dessus de son pot, ahanant dans l’effort, gémissant dans la délivrance, il méditait presque aussi fort qu’il poussait à l’histoire qu’il racontait à son fils. Il en était bien content, même si elle était plus longue et plus compliquée que celle qu’il avait composée en son esprit, qu’il avait imaginée moins riche en péripéties. C’est qu’emporté par l’élan de son conte, il les avait improvisées au fur et à mesure qu’il déroulait le fil de son récit, emporté par le flot de ses paroles qui l’éloignait toujours plus du dénouement qu’il avait prévu, comme le naufragé croit déjà toucher au rivage qui lui apportera le salut quand une vague traitresse le renvoie au milieu de l’océan déchainé. Ainsi avait-il ajouté des faits et des circonstances qui n’étaient pas tous nécessaires à l’intelligence des évènements, mais qui, pensait-il, rendaient l’ensemble plus plaisant et renforçaient sa vraisemblance.

Quand il se fut libéré du poids qui oppressait son corps il se dit toutefois qu’il était temps de se débarrasser aussi du fardeau de son histoire. Il décida de couper dans le nœud de son récit comme fit Alexandre avec celui du char de Gordius et de lui lâcher la bride afin de le laisser galoper résolument vers sa conclusion. Il revint vers son fils qui l’avait sagement attendu.

« Bref, reprit le comte, sache que le philtre ne fut pas bu par le bon chevalier, mais par le comte en personne. Et s’il l’avait bu lui et non Ripolanos, c’était à cause de sa fille qui le lui avait donné un jour qu’il éprouvait grande soif. Elle avait trouvé la bouteille sans savoir quel breuvage il contenait car elle croyait que c’était du vin. Aussi avait-elle empli la coupe de son père qui but le philtre croyant ainsi se désaltérer. Et elle en but à son tour ensuite car elle ressentait également une grande soif parce qu’il faisait très chaud ce jour-là, ce que j’avais oublié de te dire. C’est pour cela qu’elle fut prise du désir de porter la coupe à ses lèvres surtout après avoir vu son père le faire devant elle. Sache en effet qu’il en va de la soif comme de l’envie de bailler : celui qui en voit un autre bailler devant lui ne peut faire autrement que l’imiter. Il ouvre la bouche sans réfléchir pour aspirer goulûment l’air suspendu dans le vide et même s’il ne le voulait pas il ne pourrait s’en empêcher. Et de même que l’on est pris du besoin irrépressible de bailler quand on en voit un autre le faire, de même ne peut-on faire autrement que de sentir une grande sècheresse en bouche quand on voit quelqu’un boire en face de soi. Voudrait-on tourner ses pensées ailleurs qu’on ne le pourrait pas, tant est puissant le désir de se désaltérer qui s’est élevé en notre imagination. Sache également que ce désir est plus fort et plus implacable quand la coupe de celui qui boit contient du vin que quand elle contient de l’eau. Et si tu m’en demandais la raison je te répondrais que je ne la connais pas. Mais ce que je peux te dire, c’est que le philtre imitait l’apparence non de l’eau, mais du vin, comme je te l’ai non pas tout à fait dit, mais du moins suggéré tout à l’heure quand je t’ai expliqué que Serpolina croyait que la bouteille dont elle s’est saisie contenait du vin. Car sache que si le philtre avait eu l’apparence de l’eau, je t’aurais dit que Serpolina croyait que la bouteille contenait de l’eau.

« Donc elle prit dans ses mains la coupe qui venait de quitter les lèvres de son père et y posa les sienne. Mais à peine eurent-ils tous les deux épanché la soif de leur bouche qu’une autre s’éveilla en leur cœur, et qu’un feu dévorant s’empara de leurs sens. Leurs yeux se rencontrèrent. Le père ne détourna pas la tête, la fille ne baissa pas pudiquement son regard. La luxure que chacun lisait dans l’oeil de l’autre les nourrissait sans les rassasier car seule l’étreinte peut combler la faim qui nait de la lubricité. Que te dire ? Après s’être regardés longtemps, ils se jettent l’un vers l’autre tels deux chevaliers qui s’élancent pour la joute de toute la puissance de leurs chevaux. Ils s’écroulent sur le sol mais n’en ressentent nul mal. Ils arrachent leurs vêtements, les déchirent des ongles et des dents, mordent dans les chairs, poussent des grognements de bêtes. A les voir rouler par terre l’un sur l’autre on croirait qu’ils se vouent une haine mortelle. Et pourtant non. Ils ne recherchent pas la vengeance mais le plaisir. Ce n’est pas la colère qui les anime mais un désir obscène, impérieux, que nulle vergogne ne saurait contenir.

« Sache que la méchante femme du comte vint à ce moment-là dans la salle, et qu’elle découvrit sa fille et son époux dans cet état que je t’ai dit, leurs deux corps enchevêtrés. Elle en conçut une grande colère en son cœur et elle les transforma en un seul corps. Or, ce corps en quoi elle les transforma était un corps monstrueux, tout couvert de poils, avec à son extrémité une queue comme un serpent. Quant à sa gueule, elle était énorme, pleine de crocs acérés, et il s’en exhalait un souffle fétide à chaque fois qu’elle l’ouvrait béante pour pousser des hurlements terrifiants.

« Ripolanos, quand il vit ce que la méchante femme avait fait, ne tergiversa pas. Il prit son épée et lui coupa la tête d’un coup si puissant qu’elle vola jusqu’à l’autre bout de la salle. Sache qu’alors le diable surgit sous la forme d’un petit homme tout noir d’une maigreur prodigieuse. Il se saisit de la tête de la méchante femme du comte et disparut aussitôt, l’emportant avec lui dans l’enfer. Il fit cela parce qu’elle avait passé un pacte avec lui, comme tu t’en souviens. Car si elle n’avait pas conclu ce pacte, elle aurait quand même été vouée aux flammes de l’enfer, mais alors le diable ne se serait pas déplacé. Il aurait attendu sur son trône de fange qu’elle se présentât à lui plutôt que d’aller en personne la chercher.

« Le bon chevalier se mit ensuite en quête de la bête car sache qu’entretemps elle s’était enfuie, semant la peur et la désolation partout où elle passait. Il la chercha longtemps, parcourut la grasse Bourgogne et le maigre Vermandois, la pluvieuse Normandie et l’aride Aquitaine, mais tout cela en vain. Il ne parvint pas à retrouver la bête, qui s’appelle le Dahu, comme je ne te l’avais pas encore dit, non parce que j’avais oublié de le faire, mais parce que je n’en avais pas eu l’occasion jusqu’à maintenant.

« Après de longues années de vaines recherches, Ripolanos arriva un jour dans la forêt de Boudain. Il y rencontra un ermite car comme tu le sais de nombreux ermites ont toujours vécu dans cette forêt, cela je n’ai pas besoin de te l’apprendre. Et cet ermite lui dit que le chevalier ne pourrait mener à bien sa quête. Il pourrait y passer le restant de ses jours, il ne rattraperait pas le Dahu. Ripolanos se désola fort à cette nouvelle. Il se dit que jamais sa honte ne serait lavée. Mais l’ermite le consola en l’assurant qu’un des siens mènerait à bien cette quête et rétablirait ce faisant l’honneur de toute la lignée. Or, sache que celui dont parlait l’ermite à ton ancêtre, c’est toi et pas un autre, mon fils. C’est la raison pour laquelle tu dois nous quitter afin de te mettre en quête du Dahu.

Voilà.

Que t’en semble ? »

Le comte se tut alors, attendant la réponse de son fils et reprenant son souffle parce qu’il avait beaucoup parlé. Il était bien aise d’avoir mené à bien son récit, car plus d’une fois il l’avait senti près de lui échapper. Mais en définitive, son goût pour les contes des jongleurs avait payé et il s’estimait à présent aussi savant qu’eux dans l’art de raconter les histoires.

Ripolain de son côté réfléchissait ce qu’il venait d’entendre. Certains passages du récit lui paraissaient manquer de clarté, si bien qu’il peinait à saisir la logique de l’ensemble.

Il leva les yeux vers son père et lui dit :

« Merci, mon père, pour cette histoire si riche et si pleine d’enseignements. Pardonnez à mon esprit qui n’est en rien aussi sagace et profond que le vôtre, mais je ne saisis pas bien en quoi l’existence du Dahu couvre de honte le chevalier.

Le comte sourit avec indulgence :

‒ C’est à toi de me pardonner, mon très cher fils, si je n’ai pas su exposer mon propos avec une clarté suffisante pour que sa compréhension éclaire ton esprit. Quand l’élève peine à entendre la leçon du maitre, ce n’est pas le premier qui est à blâmer, mais bien celui qui n’est pas parvenu à mettre son enseignement à la portée de l’entendement de son disciple. C’est sur lui, je veux dire le maitre, que doivent pleuvoir la honte et les coups. Sache que je ne dis pas cela pour que tu lèves la main sur moi (ce serait grande félonie de ta part), mais pour te faire comprendre que tu n’as pas à mépriser ton intelligence pour cette incompréhension et qu’il m’agrée que tu ne laisses pas enfouies dans ton cœur les ténèbres de l’ignorance mais qu’au contraire tu me demandes de les dissiper pour toi.

« Permets-moi de te poser à mon tour une question, mon cher Ripolain, mon fils : quel devoir t’incomberait-il selon toi si moi, ton père, et Serpolette, ta sœur, étions mis à mort de manière infâme ? Ne t’incomberait-il pas comme tâche de nous venger, de ne pas prendre de repos avant que tu n’aies retrouvé celui qui nous a causé un tel dommage ? Je t’en conjure, mon fils, dis-moi sans tarder ce que tu en penses, car sache que si tu me répondais que tu ne te mettrais pas sans tarder à la recherche de notre assassin, je te considèrerais comme parjure et homme sans honneur, et que je me verrais obligé de te mettre à mort de ma main sur l’heure.

‒ Point n’est besoin d’en arriver à ces extrémités, mon père. Car aussi vrai que l’on me nomme Ripolain, je vous vengerais. Mais pardonnez à ma pauvre intelligence, je n’ai pas souvenance que le comte ait été le père de mon ancêtre, non plus que la demoiselle sa sœur.

‒ L’un était son seigneur et l’autre la Dame qu’il avait élue dans son cœur. N’est-ce pas la même chose ? Que ne comprends-tu pas ? Ne sais-tu pas que le vassal doit rester fidèle à son seigneur en toute circonstance et aussi à sa Dame, quoique pour d’autres raisons ? Tes paroles me peinent étrangement, Ripolain. Quel genre de chevalier es-tu pour tenir semblables propos ? Prends garde à toi ! car la main me chauffe d’aller chercher mon épée.

‒ Ne vous mettez pas en colère, mon père. Ma bouche n’a pas fidèlement rendu compte des pensées que j’avais dans l’esprit. Mais, pour changer un peu de propos tout en demeurant sur ce même sujet, je me pose encore une question : si j’ai bien compris votre récit, ni le comte ni sa fille ne sont morts, puisqu’ils ont été transformés en le Dahu. Or, tuer la bête, ne serait-ce pas du même coup abattre les deux êtres qui l’ont formée ? Cela ne reviendrait-il pas à tuer son Seigneur et sa Dame ?

Le comte réfléchit quelques instants. Puis il dit :

‒ Que le seigneur et sa fille eussent été transformés en le Dahu, c’est ce que dit le conte que je t’ai fait. Or, sache qu’il en existe d’autres versions. D’après celles-là, la méchante femme du comte a suscité la bête par sa magie afin qu’elle dévore sa fille et son époux. Ce qu’elle a fait, je veux dire la bête. De plus, le crime abominable auquel ils étaient en train de se livrer justifie dans tous les cas leur mise à mort. Enfin, l’ermite qu’a rencontré Ripolanos n’a pas mis en question le bien-fondé de la quête du chevalier. Au contraire, il lui a dit qu’elle agréait à Notre Seigneur, qu’il ne pourrait pas la mener à bien, mais qu’il avait bien agi en l’entreprenant, parce que cela plaisait à Dieu. Et ce qui est assez bon pour plaire à Dieu l’est suffisamment pour te plaire à toi aussi.

‒ Je vous entends mon père, reprit Ripolain, et je reconnais que vous avez raison. Vous verrez toujours en moi la soumission que vous pouvez attendre de votre fils. Si vous me permettez une dernière question, qui porte cette fois sur un autre moment de votre conte, je ne comprends pas pourquoi la femme du comte avait confectionné un philtre d’amour pour le chevalier, alors qu’elle croyait qu’il l’aimait déjà avec tant de force qu’il était prêt à user de violence pour arriver à ses fins.

‒ Peut-être parce que comme elle avait dit à son mari qu’elle allait empoisonner le chevalier, elle avait dû trouver sans tarder un moyen de ménager à la fois la croyance dans laquelle elle avait mis le comte et ses propres projets ; ou encore c’était le diable qui lui avait soufflé cette idée, qu’en sais-je ? Le conte n’en dit rien, et si le conte ne le dis pas, ce n’est pas à moi de l’inventer. Es-tu satisfait maintenant ?

‒ Oui, mon père, vous m’avez bien répondu et vos paroles ont ôté le doute qui restait dans mon cœur. Me permettrez-vous de vous poser une toute dernière question ?

‒ Non. La question précédente était la dernière, c’est toi-même qui l’a dit. Il se fait tard et le soleil va bientôt se lever. Il est l’heure pour toi de partir, avant que ta mère et ta sœur ne se lèvent.

‒ Comment ! mon père, je ne pourrai les saluer et les recommander à Dieu avant mon départ ?

‒ Non. Cette honte que porte notre famille est une affaire d’hommes. Elles n’en savent rien et n’en doivent rien savoir.

Ripolain baissa la tête. Il ressentait une grande tristesse monter en lui, mais il ne voulait pas l’exposer à la vue de son père. Ce dernier la sentait pourtant car il n’était pas sans éprouver de pitié. Une inattendue tendresse nouait son cœur. Il leva la main pour caresser la tête de son fils. Mais Ripolain, qui crut que le comte voulait le conforter dans son statut de chevalier en lui donnant une nouvelle accolade, eut un mouvement involontaire de recul.

Le bras du comte retomba le long de son corps.

‒ Au revoir, mon père, dit Ripolain en se retirant. Que Dieu vous garde et vous protège.

‒ Adieu, mon fils. Que Notre Seigneur te conserve en sa sainte miséricorde.

Et c’est ainsi que Ripolain prit congé de son père.

(La suite par ici)

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