Les Aventures du chevalier Ripolain de Ruaudain II.1

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Chapitre II.

I.

Le comte avait mis à la disposition de Ripolain un bon cheval de son écurie, qui trottait avec nonchalance sur le chemin. Le nouveau chevalier gardait la tête baissée, parce qu’il était triste de quitter les siens et parce qu’il était fatigué. L’histoire que lui avait racontée son père avait été fort longue, surtout que le conteur avait tendance à se répéter, si bien qu’il n’avait pas eu le temps de se reposer avant de prendre la route. Cela faisait donc deux nuits qu’il n’avait couché dans un lit, car celle d’avant il n’avait pas dormi non plus puisqu’il l’avait passée en prière dans la chapelle. Aussi nul ne doit s’étonner de sa somnolence.

Alors qu’il s’avançait seul sur le chemin qui traversait la forêt de Boudain, il s’entendit soudain héler. Ripolain releva la tête, arrêta sa monture, et se retourna. Un cavalier s’approchait de lui au grand galop de son cheval en lui criant :

‒ Ripolain ! Ripolain ! Au nom de Dieu fais halte un moment !

Et si l’on me demandait qui l’appelait de la sorte, je répondrais qu’il s’agissait de nulle autre que Serpolette, sa sœur. Une fois qu’elle fut parvenue à hauteur de son frère elle s’arrêta et dit :

‒ Mon bien cher frère, attends-moi, ne détourne pas ton regard et prête-moi attention. Où pars-tu si tristement ? Pourquoi as-tu quitté notre château sans nous informer de ton départ ? Est-ce nous qui sommes la cause de ton chagrin et de ton départ ?

‒ Ma sœur que j’affectionne par dessus tout (hormis Dieu car ce serait péché), sache que je suis fatigué car voilà deux nuits que mes yeux ne se sont pas fermés et que je n’ai pas rencontré le sommeil. Tu poses trop de questions à la fois. Mes esprits s’embrouillent et je ne sais que te répondre, non parce que je n’en ai pas le désir, mais parce que je ne sais par où je dois commencer

‒ Pourquoi es-tu parti Ripolain ? reprit Serpolette plus simplement.

‒ C’est un secret que je ne peux te confier, répondit son frère.

‒ Et où te mène ta monture ?

‒ Je ne sais pas.

Serpolette soupira. Elle se disait en son cœur que son frère avait beau être fatigué, il ne faisait quand même pas beaucoup d’efforts pour débrouiller ses esprits afin d’instruire sa sœur de ses projets. Mais elle ne se découragea pas et, à la manière du chevalier qui après avoir en vain brisé sa lance sur l’écu de son adversaire ne s’avoue pas vaincu mais revient au contraire à la charge en portant force coups d’épée, Serpolette résolut de changer de méthode et de poser ses questions de telle sorte qu’elles ne laisseraient qu’un étroit passage par où pourraient s’engouffrer les réponses de son frère.

‒ Est-ce de ton propre chef, Ripolain, mon cher ami, que tu es parti sans nous annoncer ton départ ?

‒ Non, ma sœur.

‒ Et notre père savait-il que tu prendrais la route en ce jour ?

‒ Oui, ma sœur.

‒ C’est donc lui qui t’a ordonné de ne nous en rien dire, à notre mère et à moi-même ?

‒ Tu as bien deviné, ma sœur.

‒ Et c’est également lui qui t’a ordonné de partir.

Ripolain soupira. Ce n’était pas exactement une réponse, mais Serpolette n’en voulut pas à son frère, car le silence du chevalier était aussi éloquent que s’il avait acquiescé de vive voix. Par ailleurs la question de Serpolette n’en était pas vraiment une non plus.

‒ Pardonne-moi, mon frère, de te poser toutes ses questions, reprit la pucelle. Je vois bien que ce départ t’afflige et que tu nous quittes non de ta propre volonté, mais de celle de notre père à qui tu ne peux faire autrement qu’obéir. Je me tairai donc puisque mes questions te fatiguent. Permets-moi seulement de chevaucher un peu avec toi en silence afin que je puisse un peu jouir encore de ta présence à mon côté.

‒ Je le veux bien, ma très chère sœur, ma douce amie. Car lorsque nos chemins se sépareront, je crains bien que nous ne soyons longtemps avant de nous revoir. Parle si tu veux, je te répondrai si je le puis. Sache que jamais le son de ta voix ne me lasse. Mais si tu ne veux pas parler cela me va aussi.

Ils chevauchèrent donc côte à côte en silence, la tête basse. Ils ressentaient une grande affliction dans leur cœur et les pensées de chacun étaient pleines de l’image de l’autre. Au bout d’un moment, ils parvinrent à un carrefour. Un chemin partait à gauche et un autre partait à droite. Ripolain arrêta son cheval.

‒ Par où vas-tu passer, mon frère ? demanda Serpolette, prendras-tu le chemin de droite ou bien celui de gauche ?

‒ Je ne sais, ma sœur. Lequel me conseilles-tu ? Je prendrai celui que tu me diras car tu as toujours été mieux avisée que moi.

‒ La prudence que tu me prêtes m’honore, mon doux frère, mais sache que même si elle était aussi grande que tu l’assures, elle ne nous servirait de rien en cette affaire, car je ne connais ni l’une ni l’autre route. Jamais je ne me suis aventurée si loin du château de nos parents. Mais si tu veux savoir s’il y en a un que je préfère sache que c’est le cas : je voudrais bien que tu prennes le chemin de gauche, non que je sache où il mène mais parce que si tu l’empruntes tu seras forcé de passer devant mes yeux et que je pourrai alors te regarder une dernière fois.

‒ Je prendrai le chemin de gauche puisque tu le souhaites, ma très aimable sœur. Mais point n’est besoin que je passe devant toi pour que tu voies mon visage. Car il suffit pour cela que nous tournions tous deux la tête.

Et c’est ce qu’ils firent. Ils restèrent longtemps à se regarder. C’était merveille de voir à quel point ils se ressemblaient. N’eussent été la coiffe et les habits, on aurait cru que chacun était l’image de l’autre reflétée par un invisible miroir. Leurs yeux tout particulièrement étaient exactement semblables, jusqu’aux larmes qui en débordaient. Quand l’une d’elles coulait le long de la joue droite du frère, une autre coulait sur la joue gauche de la sœur. Ils poussaient à l’identique de profonds soupirs. Mais c’est Serpolette qui la première tendit la main vers celle de son frère. Elle y déposa un petit écrin puis la serra fort dans la sienne.

‒ Sache que je t’aimerai toujours, mon frère, et que jamais ne t’oublierai. Nul homme ne pourra dire que j’aurai éprouvé de l’amour pour lui, et si un le dit, ce sera mensonge. Car il n’y a pas de place pour un autre que toi dans mon cœur (hormis pour Dieu et nos parents mais ceux-ci comme celui-là occupent des appartements très distincts et séparés de celui où je chéris ton image.) Aussi te prié-je d’accepter ce présent. Il est modeste, mais il témoigne du serment que je fais de te rester toujours fidèle.

‒ Qu’est-ce ? demanda Ripolain.

‒ Une mèche de mes cheveux, répondit la pucelle en baissant chastement ses yeux vers le sol.

‒ Ma très chère sœur, ma sœur adorée, moi non plus je ne t’oublierai pas. Je prierai Dieu tous les jours qu’il me conduise au terme de mon aventure pour me permettre de revenir vers toi. C’est vers lui que je dirigerai mes pensées, parce que c’est de lui que vient toute espérance. Mais sache que mes soupirs seront tournés vers toi.

‒ Tu es gentil, Ripolain, dit la jeune fille en tendant sa main vers la joue de son frère qu’elle caressa doucement.

Or, sachez que la joue qu’elle caressait de sa main était celle-là même sur laquelle le comte avait frappé Ripolain pour lui donner l’accolade, ainsi que le conte l’a déjà raconté. Elle était rouge encore, moins que la veille certes, mais elle n’avait pas repris sa teinte naturelle qui était blanche, car le visage de Ripolain était à ce point pâle que s’en était merveille. Mais dès que la main de Serpolette se fut posée sur cette joue, elle devint d’une rougeur telle que vous eussiez cru voir des braises flamber dans le feu d’une cheminée. La pourpre des cardinaux de Rome n’est pas si écarlate que ne l’était la joue de Ripolain qui semblait s’être enflammée tout d’un seul coup au contact des doigts de sa sœur.

‒ Quelle merveille est-ce là, mon frère ? demanda sa sœur.

‒ Je ne sais quel est ce prodige, ma sœur, répondit Ripolain qui sentait bien que sa joue le brûlait, le contact de ta main me chauffe étrangement. Comme a fait hier celle de notre père, mais d’une autre manière. Sache que ton accolade m’est plus douce, assurément. Mais laissons-là ces propos. Je dois partir à présent, aussi devons-nous nous quitter. Adieu, donc, ma sœur très chère et très aimée.

‒ Attends encore un peu, Ripolain. Approche un instant ton visage du mien, comme je fais moi-même.

Serpolette pencha son visage vers celui de Ripolain qui avait également de son côté penché le sien, ferma les yeux, et posa sur les lèvres de son frère un baiser. Ripolain ferma les yeux à son tour. Il ne recula pas devant la bouche de sa sœur, et jamais deux amants n’échangèrent baiser plus doux que celui que se donnèrent le frère et la sœur.

‒ Je ne puis demeurer davantage, soupira Ripolain après un long moment.

‒ Pars donc, mon frère. Sache que mon cœur saigne et t’accompagne, murmura Serpolette.

‒ Adieu, ma sœur.

‒ Adieu, mon frère.

Serpolette regarda Ripolain qui s’éloignait sur le chemin qu’elle avait choisi pour lui. Elle demeura longtemps à le contempler, jusqu’à ce que la silhouette du chevalier se confondît avec la route et disparût à sa vue. Alors elle fit demi-tour et retourna au château.

Mais le conte cesse de parler d’elle et revient à Ripolain.

(La suite par ici)

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