Les Aventures du chevalier Ripolain II, 2-3

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II.

Le nouveau chevalier avançait sur le chemin qui s’enfonçait dans la forêt de Boudain sans rien voir ni devant ni autour de lui, car sachez que son regard était perdu dans ses pensées. Il ne parvenait à les détacher de sa sœur et du baiser qu’elle lui avait donné, et il n’en avait de toute façon nul désir. Le soleil eût-il suspendu sa course dans le ciel pour redescendre se coucher à l’Orient comme il le fit quand Josué le lui commanda, que Ripolain ne s’en fût pas avisé tant il était enfoncé dans son esprit. Aussi ne s’aperçut-il pas qu’il était peu à peu en train de rattraper un cavalier qui cheminait au devant de lui.

Celui-ci en revanche l’entendit arriver. Il se retourna et vit Ripolain qui se rapprochait. Or sachez que ce cavalier qui s’était arrêté était lui aussi chevalier et qu’il était tout en armes : la lance à la main, l’épée à son côté, l’écu au col et le heaume sur la tête. Quand il fut à portée de voix de Ripolain il le héla par ces mots :

‒ Par Dieu, messire, êtes-vous un chevalier errant ?

Ripolain se réjouit en son cœur quand il entendit ces paroles, car il pensa que celui qui l’appelait désirait sans doute profiter de sa compagnie. Cela le changerait des idées qui, à force de remuer en sa cervelle la pensée de sa sœur, commençaient à s’y figurer en images étranges et malséantes.

‒ Dieu vous conserve en sa miséricorde, messire chevalier, répondit joyeusement Ripolain, je le suis !

‒ Alors prenez garde à moi car vous devez jouter !

A peine eut-il fini de prononcer ces mots que le cavalier se jeta sur Ripolain au grand galop de son cheval, non sans avoir tendu droite sa lance devant lui. Ripolain eut à peine le temps de revenir de sa surprise. Il s’élança à son tour, baissa sa lance et frappa d’une grande force l’écu de son adversaire. Le coup fut si puissant que sa lance se brisa. Mais l’autre était un bon cavalier et il parvint à se maintenir ferme sur sa selle. Quant au coup qu’il donna sur l’écu de Ripolain, sachez qu’il produisit un choc tel que Ripolain fut projeté en arrière. Il bascula cul par dessus tête et tomba lourdement sur le sol.

‒ Eh bien, vassal, déclara l’autre avec morgue, vous voilà à terre ! Je pourrais vous faire subir un grand dommage maintenant que vous êtes assis sur votre cul comme un vilain. Mais sachez que je ne le désire pas. Je vous fais grâce de la vie pour cette fois. Et si vous voulez savoir le nom du chevalier qui vous a fait subir cette grande honte, sachez que je me nomme Bolos de Brabant. Maintenant, adieu !

Ripolain se releva d’un bon et sortit son épée de son fourreau.

‒ Par Dieu ! chevalier, pas si vite ! s’exclama-t-il, vous m’avez fait chuter mais vous ne m’avez pas vaincu. Sachez que je vous ferai payer cher votre félonie si je le puis, car vous m’avez attaqué sans me laisser le temps de me préparer. Il est facile d’avoir le dessus quand son adversaire ne s’attend pas à devoir donner l’assaut. Mais c’est une chose que de jeter un chevalier à terre avec sa lance, et c’en est une autre de se battre en duel à l’épée, car c’est là que se mesure la valeur d’un bon chevalier. Descendez donc de votre cheval pour m’affronter, si vous l’osez !

Mais il s’époumonait en vain car l’autre était déjà parti.

III.

Ripolain remonta finalement sur son cheval avec au cœur une telle rage qu’il en pensa crever. Il voulut d’abord se lancer à la poursuite de son assaillant, mais sa chute l’avait endolori et à chaque fois qu’il tressautait sur sa selle au rythme du galop de son cheval il ressentait dans son fondement un déplaisir cuisant. Il ralentit et décida de continuer son chemin en menant son cheval au trot.

Des larmes de honte mêlées du sel de l’amertume coulaient le long de ses joues, et celle qui avait reçu l’accolade de son père puis la caresse de sa sœur le fit de nouveau souffrir. Ainsi ressentait-il douleur en haut de son corps et douleur en bas, auxquelles s’ajoutaient grande tristesse en son âme. Ripolain se mit à gémir et se lamenter.

« Pauvre de moi, chevalier sans mérite et sans honneur. Ah ! Mon père, vous avez été bien mal avisé de me faire partir pour cette quête ! Jamais je ne pourrai la mener jusqu’à son terme. Ma vie durant je mangerai le pain salé du malheur et je boirai du fiel de l’humiliation. Jamais plus je ne verrai Serpolette ! Et c’est tant mieux car si elle voyait comme son frère est un mauvais chevalier dépourvu de courage et de valeur, elle cesserait de m’aimer sans aucun doute et me reprocherait le baiser qu’elle m’a donné. Pauvre, pauvre Ripolain ! Que maudit soit le jour où tu es né ! Que ton nom s’enfouisse dans les ténèbres de l’oubli et que nul désormais n’ose le prononcer, car il est taché de couardise et de vilénie. Jamais Vaillance ne daignera baisser les yeux vers toi, Ripolain, car dès ton premier combat tu chutas tout droit jusqu’à la terre comme un paquet merdeux. Et comme Vaillance chevauche avec Amour jusqu’au jardin de Bel-Accueil où les attend Gaieté pour se baigner dans la fontaine de Courtoisie en compagnie de Beauté, quelle douceur de la vie restera en partage au pauvre Ripolain ? Aucune, assurément. Il chevauchera seul éternellement, sauf dans les moments où il croisera un autre chevalier qui en passant le jettera bas de son cheval et se rira de lui. Il finira par se réfugier au plus profond de la forêt, au bord du fétide marais d’Infâmie, là où Pauvreté danse la carole avec Male-Bouche, Bassesse et Jalousie. A moins qu’il ne parvienne à débusquer le Dahu. Alors ses souffrances prendront fin car la bête le déchirera, elle lui mangera le cœur et les entrailles. Et quand la nouvelle de son trépas sera connue à Ruaudain, tous se diront que c’est bien fait et que le misérable Ripolain ne méritait pas mieux. »

Ainsi se lamentait Ripolain sur son cheval. Il pleurait et gémissait tant que c’était merveille, il se frappait au front et tirait sur ses beaux cheveux jusqu’à les arracher. Il continua de se plaindre tout le long du jour, jusqu’à ce que le soleil disparût derrière l’horizon. Il aurait été temps pour lui de prendre son repos, car il était fort épuisé, mais il se disait qu’il ne le méritait pas et qu’il convenait qu’il demeurât éveillé jusqu’à ce qu’il en crevât. Mais ce que désirent les hommes n’est pas toujours conforme à ce que Dieu a décidé pour eux, et bien souvent le mérite qu’un homme s’accorde à lui-même est différent de celui que Dieu lui reconnait. Or, sachez que pour toutes espèces de raisons c’est Dieu qui a raison et que c’est l’homme qui a tort. Aussi Ripolain arriva-t-il aux abords d’un beau château.

(La suite par ici)

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