Les Aventures du chevalier Ripolain II, 4

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IV.

Lorsque le seigneur des lieux aperçut Ripolain qui s’en venait sur le chemin, il envoya ses serviteurs pour l’inviter à demeurer chez lui pour la nuit. Car ce seigneur avait lui-même un fils qui était chevalier, et c’est pourquoi il faisait bon accueil à tous les chevaliers de passage car il les appréciait fort. Aussi ordonna-t-il à ses serviteurs d’aller à sa rencontre pour le prier de s’arrêter.

Ripolain aurait volontiers continué sa route mais il se serait montré rude et grossier s’il avait refusé cette invitation. Il mit donc pied à terre. Aussitôt il fut conduit dans le château. On le mena dans une chambre où on lui fit revêtir de beaux habits et on l’informa qu’il pouvait se rendre dans la grande salle où on lui servirait son repas. Il apprit à cette occasion que deux autres chevaliers errants s’y trouvaient déjà.

Quand il sut que le château abritait la présence de ces chevaliers, Ripolain sentit en son cœur une grande honte et sa joue devint encore plus rouge qu’elle n’était déjà. Il se disait qu’il ne méritait pas de prendre place avec eux à cause de la défaite qu’il avait subie et que le conte a déjà racontée. D’un autre côté, il avait très faim. Son estomac était contracté dans son ventre à cause qu’il n’avait pris aucune nourriture depuis le festin qui avait été donné par son père en son honneur la veille au soir. Et de ce qu’il avait alors mangé il ne restait plus rien dans son corps car la matière qui ne s’était pas mélangée à son sang avait depuis longtemps été évacuée par la voie naturelle. C’est pourquoi Ripolain, tenaillé entre Vergogne en son âme qui le suppliait de jeûner et Famine en son corps qui lui commandait de manger, ne savait que décider.

Il résolut finalement d’écouter son corps et rejoindre aux deux chevaliers, se disant en son for intérieur qu’ils ne pouvaient de toute façon connaître son déshonneur et que s’il plaisait à Dieu ce ne serait assurément pas de sa bouche qu’ils l’apprendraient.

Or, sachez que l’un des deux chevaliers n’était autre que Bolos de Brabant, celui-là même qui avait jeté Ripolain bas de son cheval. Ripolain ne put le reconnaitre car lorsqu’il l’avait croisé pour son malheur et pour sa honte, Bolos portait son heaume. Celui-ci en revanche reconnut bien Ripolain à cause de sa joue rouge et de sa joue blanche. Dès qu’il le vit il se mit à le railler cruellement.

‒ Messire, dit-il à son compagnon, voyez ce chevalier qui s’approche. Sachez que c’est celui-là dont je vous racontais tout à l’heure comment d’un coup puissant je l’ai jeté par terre au bas de son cheval aujourd’hui même. Il n’a assurément pas lieu de se réjouir de m’avoir rencontré. N’est-il pas vrai vassal ? conclut-il en s’adressant à Ripolain.

‒ Par Dieu, chevalier, répondit ce dernier, vous êtes autant fort de la gueule que de la lance car aussi vite vous vous précipitez à insulter les chevaliers avant que de les avoir salués quand vous êtes le cul posé sur un banc, aussi vite vous jetez-vous sur eux sans vous être annoncé quand vous l’avez sur votre selle.

‒ Je n’en saurais dire autant de vous, chevalier, répondit Bolos avec aigreur, car il est très certain que votre langue venimeuse est plus à craindre que votre bras chétif. A la vérité nul ne peut sans crainte vous affronter dans les tournois de taverne.

‒ Tel qui craint la piqure des mots qui sortent de la bouche s’effraie davantage encore de la morsure du bras qui tient l’épée, répliqua Ripolain d’un air entendu.

‒ Dieu me garde ! fier chevalier de la gueule. L’équilibre de vos figures est aussi bancal que votre assise à cheval. Point ne doit-on s’étonner que vous ne teniez pas en selle, riposta Bolos.

‒ Du moins mes figures ont-elles un sens bon et rassis, compréhensible par tous ceux qui n’en manquent pas, je veux dire de bon sens, car qui montre son dos à l’épée qu’on lui présente et s’enfuit au galop de son cheval, celui-là assurément va dans le mauvais sens, contre-attaqua Ripolain.

Le troisième chevalier ne se tenait plus de rire en écoutant cette dispute. Il s’esclaffait tant en se tenant les côtes que les larmes lui coulaient le long des joues jusqu’à inonder son visage et il avait beau tenter de les garder dedans sa bouche, il ne pouvait y retenir les bruyants éclats d’hilarité qui se précipitaient au dehors en se pressant les uns contre les autres, tels les soldats païens quand ils voient fondre sur eux des compagnies de bons guerriers chrétiens, malgré tous les efforts de Saladin pour arrêter leur débandade.

‒ Pour l’amour de Dieu, messires, parvint-il à articuler entre deux hoquets, cessez je vous en prie et rompez là votre débat, car sur la Sainte Vierge je vous jure que si vous le continuez mon estomac va tant presser ma vessie qu’elle va crever et que je m’en vais pisser dans mes braies.

Bolos et Ripolain éclatèrent de rire à ce bon mot du joyeux chevalier ce qui eut pour effet de calmer sur-le-champ leur colère à l’un aussi bien qu’à l’autre. Car sachez que le rire est l’ennemi de la colère comme est la vigne du choux qui pousse le plus loin qu’il peut d’elle, ou que le porcelet de l’éléphant qui s’enfuit de son pas lourd dès qu’il entend son cri, ou encore de la grêle qui cesse à l’instant de tomber quand une femme en menstrues présente au ciel ses parties honteuses, toutes choses que l’on peut lire dans les livres des Géoponiques avec bien d’autres qui sont aussi dignes de foi. Et c’est ainsi que si l’on en voit souvent qui rient et qui pleurent dans le même temps, jamais ne s’en rencontrent qui rient dans la colère. Sachez encore que si par aventure vous en rencontriez un capable d’un tel prodige, qui ait aux joues le rouge de la colère en même temps que dans la bouche le rire de la gaieté, il vous faudrait fuir sans tarder, non demeurer à son côté mais partir au plus vite et au plus loin de lui, car celui-là serait le Diable assurément.

Voyant la colère de ses compagnons apaisée, le plaisant chevalier se tourna vers Ripolain qui était encore debout car il ne s’était pas assis :

‒ Prenez donc place avec nous messire, et joignez-vous à nous pour partager le repas que notre hôte fait préparer pour notre satisfaction, dit-il en montrant bon visage à Ripolain.

Ce dernier, pour ne pas se montrer rude et impoli, prit donc place à côté du chevalier, juste en face de Bolos qu’il fixait d’un regard mauvais. Certes ce n’était pas de la sympathie qu’on lisait dans les yeux de Ripolain quand il le fixait, mais une haine mortelle.

‒ Merci, beau sire, dit-il en s’asseyant au côté du chevalier qui l’avait invité sans cesser de regarder Bolos, je me joins avec plaisir à votre compagnie, à cause de la grande courtoisie que vous avez manifestée pour moi ; mais sachez que je ne le fais pas pour ce méchant chevalier qui est avec vous, car il frappe sans crier gare et refuse ensuite d’engager le combat.

‒ Votre mémoire vous trompe, protesta Bolos, car je vous ai bel et bien mis en garde effectivement.

‒ C’était façon de parler, répondit Ripolain, véridique selon l’esprit sinon tout à fait selon la lettre, car vous ne m’avez pas laissé le temps de me préparer à la joute.

‒ Oublions cela pour le moment, les interrompit le troisième chevalier, car si vous poursuivez votre dispute vous vous échaufferez, et sachez que la colère est néfaste à la bonne santé de celui qui est attablé pour prendre son repas. Et si vous voulez savoir pourquoi, je vous dirai que c’est parce que la chaleur qui monte à la tête dans la colère vient de l’estomac dans lequel sont bouillis les aliments en vue de leur digestion ; or celui dont la tête s’échauffe, son estomac se refroidit d’autant et il ne peut plus rempli son office, qui est de liquéfier la nourriture que la bouche a ingéré avant que de l’envoyer dans les veines après d’autres opérations que je ne détaillerai pas ici parce que cela compliquerait inutilement mon propos mais que je vous préciserai si vous me le demandez ; or la matière qui n’a pas été suffisamment cuite forme de petites boules de matière qui obstruent veines et artères, ce qui cause la mort plus souvent qu’on ne croie. Donc si vous m’en croyez, vous cesserez là votre querelle (vous pourrez la reprendre plus tard si bon vous semble) et avant de prendre aucune nourriture vous boirez une large rasade de vin, car le vin aide à chauffer l’estomac en même temps qu’il humecte la bouche ce qui ne peut qu’être bénéfique à la vôtre qui doit être sèche d’avoir tant parlé.

Tout en devisant de la sorte, il avait saisi un pichet de vin dont il remplit leurs coupes. Les trois chevaliers les portèrent à leurs lèvres et sachez qu’ils ne feignirent pas de boire car chacun vida la sienne d’un seul trait. Celui d’entre eux qui s’était improvisé leur échanson les remplit derechef.

‒ La première coupe est pour la bouche, expliqua-t-il aux autres ; il en faut bien davantage pour échauffer l’estomac. Sachez qu’il en faudra encore deux ou trois comme celle-là avant que vous ne pussiez manger sans danger tant était puissante la colère qui vous a saisi. Je pense en particulier à vous, chevalier, poursuivit-il en désignant Ripolain, car je vois que votre joue est cramoisie, signe que le feu y brule toujours et que donc votre estomac doit être encore tout froid.

‒ Que nenni, messire, répondit Ripolain, ma joue n’est pas rouge à cause de la colère. Sachez qu’elle est toujours ainsi et qu’elle le restera tant que je n’aurai pas mené à bien ma quête.

‒ Une quête vous a échu ? demanda l’autre avec surprise. Beau chevalier, bon compagnon, il faut nous raconter cela, car c’est merveille de rencontrer un chevalier à qui une quête a échu en partage, hormis s’il est chevalier du royaume de Logres parce que là-bas c’est chose banale comme chacun sait. N’est-il pas vrai messire Bolos ?

Celui-ci grogna une réponse incompréhensible. Sachez qu’il avait été fort marri d’apprendre que Ripolain avait une quête. La jalousie s’était allumée en son cœur parce que lui n’en avait pas. Il pensait qu’il aurait mérité bien davantage que Ripolain d’en avoir une car il se tenait pour bien meilleur chevalier que lui. Mais il ne voulut pas répondre à haute et intelligible voix parce que cela aurait ranimé la querelle entre lui et Ripolain, ce qu’il ne voulait pour rien au monde car le discours sur la digestion du troisième chevalier l’avait effrayé. Il se resservit une coupe de vin pendant que l’autre reprenait :

‒ Mais avant toute chose, messire, permettez que je me présente à vous car il n’est pas bon de converser trop longtemps avec quelqu’un dont on ne connait pas le nom. Je vous dirai le mien et ensuite, s’il vous plait, vous me direz le vôtre : sachez que l’on me nomme Goguenar le Hardi.

‒ Messire Goguenar, je vous remercie de la confiance que vous témoignez en me confiant votre nom, répondit fort civilement Ripolain. Sachez que jamais encore je n’avais rencontré en aucun chevalier une courtoisie aussi parfaite que la vôtre, ce qui certes n’est pas un si grand compliment que mon cœur souhaiterait car je n’en ai pas rencontré beaucoup, hors mon père et Bolos et, en ce qui concerne le second du moins car sur le premier n’en dirai rien, vous le surpassez de très loin en matière de courtoisie et qui dirait le contraire serait ou menteur ou fou.

‒ Plait-il ? demanda Bolos.

‒ Votre coupe est vide, messire, le coupa Goguenar, remplissez-la donc sans tarder si vous voulez le bien de votre corps. Et veillez à faire mentir ce chevalier qui ne nous a pas encore dit son nom en nous servant également, lui et moi.

‒ Pardonnez-moi, messire, dit Ripolain, de ne pas vous avoir déjà appris qui je suis. Ne voyez pas en cela mépris de ma part à votre encontre, car si je vous méprisais alors que vous avez montré grande générosité en m’invitant à m’asseoir à votre table et en partageant avec moi votre savoir, pour mon profit car j’ignorais que le vin possédât toutes ces vertus, alors que vous eussiez pu au contraire vous défier de moi car vous ne me connaissez pas alors que j’ai querelle avec Bolos qui est votre compagnon et votre ami, ce mépris retomberait sur moi car assurément vous ne méritez pas d’être méprisé.

‒ Merci, bon chevalier, mais vous ne nous avez toujours pas appris quel est votre nom.

‒ Sachez que si je ne vous l’ai pas encore dit c’est malgré le désir de mon cœur et seulement parce que les circonstances ne s’y sont pas prêtées jusqu’à présent.

‒ Certes. Votre nom ?

‒ Sachez que je me nomme Ripolain de Ruaudain.

‒ A la bonne heure, bon compagnon ! Prenez encore une coupe de vin. Et si vous voulez encore de mes avis, sachez que vous devriez en avoir toujours une ou deux bouteilles avec vous, pour ce que vous dites vingt mots pour signifier une seule chose et que je crains fort que votre langue ne soit desséchée par l’intense effort que vous lui demandez de fournir dès que vous ouvrez la bouche.

‒ Merci pour le conseil, s’inclina Ripolain, je tâcherai de m’en souvenir assurément.

‒ Quant à messire Bolos ici présent, dont je vois que sa coupe est vide (Servez-le donc, messire Ripolain, faite-le si ce n’est pour l’amour de lui que ce soit pour l’amour de moi), sachez qu’il n’est pas davantage mon ami que vous ne l’êtes car nous nous sommes rencontrés ici-même peu de temps avant que vous ne nous rejoigniez. Mais vous avez raison de nous appeler « compagnons » (ne m’oubliez pas s’il vous plait dans votre service du vin car la froidure entre par ma bouche tout pendant que je vous parle), parce que tous deux nous rendons dans le même lieu et que nous ferons certainement un bout de route ensemble. Aussi n’est-ce pas sans pertinence que vous nous avez qualifié de compagnons.

‒ Et où vous rendez-vous, messires ? Je vous prie de me l’apprendre car je suis fort curieux de le savoir.

‒ Nous sommes en chemin pour le royaume de Logres où règne le bon roi Arthur avec tous ses valeureux chevaliers de la Table Ronde, car c’est là que se rencontrent les plus grandes merveilles et que se vivent les plus mémorables aventures. Nous avons résolu d’y prendre notre part.

‒ Quant à vous, Ripolain, je suppose que vous vous rendez en terre de Cornouailles ? s’immisça Bolos.

‒ Chut ! messire, lui intima Goguenar en lui servant une autre coupe de vin.

‒ A la vérité, je ne sais où je me rends, avoua Ripolain, car ne suis pas maitre du lieu où me conduiront mes pas. Sachez, messires, que je cherche une bête étrange que l’on appelle Dahu. L’auriez-vous croisée au cours de vos pérégrinations ?

‒ Non, par ma foi, répondit Goguenar. Je n’en ai même jamais entendu parler. Qu’est cet animal ? Un sanglier ? un loup ? un ours, peut-être ? Dites-nous, messire Ripolain.

‒ C’est un animal fabuleux, expliqua ce dernier.

‒ Alors il ne peut se trouver qu’au royaume de Logres, assura Goguenar, là-bas et non ailleurs. Car c’est une terre de fables et toutes les merveilles que Dieu a créées, du moins toutes celles qu’il a créées pour qu’elles fussent occises par de bons chevaliers, ou bien l’ont été en cette contrée, ou bien s’y sont rendues à un moment ou à un autre pour y demeurer.

‒ M’est avis chevalier que vos paroles sont un peu légères, intervint Bolos, car la forêt que dans laquelle nous nous enfoncerons bientôt est réputée terre de légendes alors qu’elle n’appartient pas au royaume de Logres mais assurément à la Bretagne du roi Hoël.

‒ Vous avez raison, messire Bolos, les aventures et les dangers de la forêt de Pompont ne sont pas à dédaigner. Peut-être le Palu de messire Ripolain y a-t-il trouvé refuge, en attendant de trouver un moyen de traverser la mer jusqu’à Logres.

‒ La bête que je cherche se nomme Dahu, beau sire, et non Palu. Sachez que vos paroles me sont fort précieuses, quand bien même les mots s’y trouvent parfois déformés. Je me rendrai donc dans la forêt de Pompont. Nul doute que j’y trouverai gens qui pourront me renseigner sur l’endroit où se terre la bête que je poursuis.

‒ Pardonnez les écarts de ma langue, bon Ripolain, car sachez qu’elle est devenue un peu pâteuse à force de la tant solliciter. Pour m’en faire pardonner, voici ce que je vous propose : demain à la première heure nous partirons ensemble et nous chevaucherons jusqu’à ce que l’aventure nous sépare. Comme cela nous nous tiendrons mutuellement compagnie et pourrons nous égayer en devisant et en chantant de belles chansons pour pallier la monotonie du chemin. Que vous en semble ?

Ripolain baissa la tête sans répondre. S’il conservait le silence, ce n’était pas parce qu’il ne voulait pas rester avec Goguenar, bien au contraire il avait grand désir de cheminer à son côté ; mais il ne savait pas si la présence de Bolos était incluse dans la proposition, auquel cas il aurait été forcé de la refuser car pour rien au monde il n’aurait accepté sa compagnie.

‒ Fort bien, messire ! s’exclama Goguenar en donnant une vigoureuse claque dans le dos de Ripolain, ainsi ferons-nous comme je l’ai dit !

Ripolain était si surpris que ses yeux s’écarquillèrent, car il n’avait rien dit et que pas une parole n’était sortie de sa bouche. Mais avant qu’il eût pu répondre qu’il n’avait pas agréé cet accord, Goguenar avait une fois de plus rempli sa coupe de vin. De plus des pâtés de gibier leur furent servis. Les trois chevaliers ne firent pas mine de les repousser car ils se jetèrent avidement sur la nourriture qu’on leur présentait tant ils avaient faim, si bien que Ripolain en oublia ce qu’il avait à dire.

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