Les Aventures du chevalier Ripolain de Ruaudain III.1

(page précédente)

Chapitre III

I.

Le lendemain quand Ripolain se leva le soleil était déjà haut dans le ciel. Il était encore plus fatigué que la veille car il n’avait pas bien dormi. Sans doute son estomac ne s’était pas réchauffé autant qu’il aurait dû parce que le chevalier sentait son ventre gonflé sous le poids de la nourriture mal digérée. Par ailleurs, sachez qu’il éprouvait une terrible douleur au dedans de son crâne comme en ressent celui qui reçoit de puissants coups d’épée sur son heaume : la lame ne le traverse pas et ne tranche pas dans la chair et dans les os, mais celui qui les reçoit se sent comme si toutes les cloches de Notre-Dame y sonnaient le tocsin. Il est tout hébété et ne sait plus si c’est le jour ou si c’est la nuit.

Aussi nul ne doit s’étonner si son penser était brumeux. Il doutait s’il avait vécues ou rêvées les souvenirs qui se formaient en sa mémoire et y flottaient quelque temps avant de retourner dans le néant. Les vagues images de gauches embrassades et de serments d’amitié confus qu’il échangeait avec Bolos appartenaient assurément à l’univers des songes, du moins priait-il Dieu qu’il en fût ainsi car il s’était juré en son for intérieur qu’il se vengerait s’il pouvait du chevalier qui l’avait si méchamment outragé.

Arrivé dans la cour, il trouva Goguenar qui s’y trouvait déjà sur son cheval et qui avait gardé sa belle humeur. Celui-ci assurément avait mieux dormi que Ripolain.

‒ Par Dieu ! messire Ripolain, s’exclama-t-il en le voyant arriver, le jour du Grand Jugement serait-il arrivé comme un voleur, sans m’être annoncé ? Vous semblez surgi droit de la tombe. Dites-moi si c’est le cas je vous en conjure, que promptement je m’en aille chercher l’oreille d’un confesseur pour y soulager mon âme de ses péchés.

‒ Ne raillez pas, messire Goguenar, mon sommeil n’a pas été aussi bon que me paraît avoir été le vôtre.

‒ J’ai dormi comme un moine à l’office des vigiles, reconnut Goguenar. Ah ! mais voici venir messire Bolos, qui me paraît bien avoir la mine aussi avariée que n’est la vôtre, si ce n’est que vous avez je ne sais comment conservé votre joue rouge alors que les siennes sont l’une et l’autre grises comme de la cendre d’hérétique. Bien le bonjour, messire, comment va aujourd’hui ?

Bolos ne daigna pas répondre au salut de Goguenar, mais on voyait bien qu’il n’était pas en meilleure santé que Ripolain. Que vous dire ? Son front était humide de sueur, les globes de ses yeux rougis s’étaient profondément enfoncés dans leur orbite et autour de sa bouche entrouverte ses lèvres couleur de terre laissaient passer un souffle sifflant et malodorant. Sachez de plus qu’il marchait avec peine en se tenant le ventre comme un qui vient d’être percé d’un cruel coup de lance et qui craint que ses entrailles ne dégoulinent par terre hors de sa panse.

On apporta leurs chevaux à lui et à Ripolain. Ils y montèrent comme ils purent.

‒ Partons-nous ? demanda sèchement Bolos.

‒ Oui, répondit Goguenar, si messire Ripolain est prêt.

‒ Comment ! il vient avec nous ?

Bolos n’était pas joyeux d’apprendre cette nouvelle. Au contraire, elle le mettait en grand courroux. Jamais s’il le pouvait il ne ferait route en compagnie de Ripolain, à qui il vouait une haine mortelle.

Ce dernier de son côté ne faisait pas non plus mine de s’en réjouir. Il déclara :

‒ Sachez messire Goguenar que jamais ne chevaucherai en compagnie de Bolos, que je tiens pour méchant et félon.

‒ Au moins ne suis pas couard contrairement à vous, riposta perfidement Bolos.

‒ Si, justement, contesta Ripolain, j’allais l’ajouter avant que ne me coupiez la parole, ce qui montre assurément qu’en plus d’être méchant, félon et couard, car oui j’insiste sur ce point, n’êtes courtois d’aucune façon.

‒ Allons, messires, intervint Goguenar, rompez s’il vous plait. Ne vous souvenez-vous pas du serment que vous fîtes hier au soir de ne plus vous chercher querelle jusqu’à ce que cause de discorde nouvelle, réelle et sérieuse ne survînt entre vous ?

‒ Par Dieu ! messire Goguenar, je ne m’en souviens pas, s’étonna Bolos.

‒ Je ne me rappelle pas avoir fait serment de cette sorte, répondit Ripolain, m’est avis que vous devez nous avoir mal entendu et qu’au contraire nous nous assurions mutuellement que notre haine a fondements très sérieux et très réels.

‒ Certes, messire Ripolain, peut-être en effet qu’ayant entendu la lettre de vos propos j’en ai mal interprété l’esprit. Mais en ce cas, comment expliquez-vous que vous ayez employé, outre les qualificatifs de « sérieuse » et « réelle », celui de « nouvelle » ? Il est cause que je ne parviens pas à donner sens à l’interprétation que vous donnez de vos propos. Par ailleurs, vous avez scellé votre déclaration avec force embrassades. Or, convenez qu’il est étrange que deux ennemis qui viennent de se déclarer une guerre à mort s’en félicitent en s’embrassant et se baisant. Plus souvent voit-on regards de haine et poings levés, disgracieux propos et malédictions variées.

‒ Je ne sais, reconnut Ripolain.

‒ Si vous voulez m’en croire, messires, vous ferez comme j’ai dit et remettrez pour d’autres temps votre querelle. D’une part parce qu’en agissant autrement vous seriez parjures, ce qui est la pire insulte qu’on puisse jeter à la face d’un bon chevalier car elle y reste collée jusqu’à sa mort. D’autre part parce que vous n’êtes ni l’un ni l’autre en état de vous battre : à peine tenez-vous en selle. Vous seriez la risée des habitants de ce château s’il vous prenait la fantaisie de vouloir jouter et passeriez pour fous en plus de parjures. Dites-moi si c’est cela que vous voulez, que je puisse m’enfuir au grand galop de mon cheval pour ne pas rester plus longtemps avec vous de crainte que ne m’éclaboussassent votre honte et votre folie.

Ripolain réfléchit en son esprit. Il était forcé de reconnaître que les paroles de Goguenar étaient loin d’être insensées. Il sentait son estomac si brouillé et tumultueux qu’il se déverserait dans sa bouche aussitôt qu’il lancerait son cheval à l’assaut de son adversaire, et qu’à coup sûr il se noierait dans son heaume. Ceux qui le lui ôteraient afin de mener son cadavre en l’église auraient une bien mauvaise surprise ! Ils se récrieraient dans un premier temps et s’écarteraient loin de son corps quand ils verraient s’échapper les flots de vomissures. Mais bientôt ils éclateraient d’un grand rire, ils s’esclafferaient et se moqueraient cruellement. Longtemps on se souviendrait de la fin à nulle autre pareille du chevalier Ripolain de Ruaudain, et dans les siècles des siècles on raconterait son histoire le soir à la veillée, et tous les petits enfants de s’esclaffer. Vraiment il était plus prudent qu’il remît sa vengeance à plus tard.

Bolos quant à lui gardait la tête baissée. Sans doute en son esprit ruminait-il les mêmes images que Ripolain car il ne disait rien.

‒ Soyez remerciés, mes beaux sires, d’avoir écouté les voix d’Honneur et de Raison plutôt que celles de Honte et de Folie, car il ne m’aurait pas été agréable de devoir me priver de votre compagnie. Afin de ne pas vous soumettre à trop forte tentation, voici ce que je vous propose : l’un d’entre vous chevauchera à ma gauche, et l’autre à ma droite ; ainsi nul ne pourra dire que vous avez chevauché de compagnie, puisque chacun d’entre vous n’aura été qu’en la mienne. Que vous en semble ?

Bolos et Ripolain acquiescèrent. Aussi se préparèrent-ils pour le départ. Ils remercièrent le seigneur du château pour son bon accueil et ils se mirent en route. Mais à peine avaient-ils franchi le pont-levis qu’un serviteur héla Ripolain. Le chevalier fit halte en attendant de savoir qu’il voulait lui dire. Une fois parvenu à sa hauteur, le serviteur lui fit don, au nom de son seigneur, d’une nouvelle lance car il avait constaté que la sienne était brisée. Ripolain chargea l’écuyer de remercier son maitre pour ce cadeau, car à la vérité c’était une belle lance en solide bois de frêne, longue et bien ferrée à sa pointe qu’il aurait plaisir, lorsque l’occasion s’en présenterait et qu’une querelle nouvelle, réelle et sérieuse s’élèverait entre eux, d’enfoncer dans la panse de messire de Bolos de Brabant. Puis il rejoignit les deux autres qui l’attendaient un peu plus haut sur la route.

(la suite par ici)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s