Les Aventures du chevalier Ripolain de Ruaudain III, 2

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II.

Tout pendant qu’ils cheminaient, Goguenar parlait tout seul car ni Bolos ni Ripolain n’avaient le cœur à discourir. Le trot de leurs chevaux remuait en leurs esprits de sombres pensers ainsi que des matières plus sombres encore dans leurs boyaux. Aussi nul ne doit s’étonner s’ils restaient muets.

‒ N’allez pas croire, beaux sires, que le vin soit cause de votre état, expliquait Goguenar doctement, car vous seriez dans l’erreur. Sachez que le vin, en ce qu’il est échaudant, aide à la combustion des aliments dans l’estomac, ainsi que vous l’expliquais hier au soir. Or, ce dont vous me paraissez souffrir, c’est de ce que cette combustion s’est révélée incomplète si bien que la nourriture que vous avez ingérée n’a pas atteint l’état de fluidité qui lui permet de s’infiltrer dans vos nerfs et de se mélanger à votre sang. Au contraire elle est demeurée à l’état de matière grossière et est restée piégée en votre estomac et intestins. M’est avis que vous auriez dû boire davantage de vin, vous vous en porteriez mieux. D’autant plus que, comme vous vous en souvenez, notre hôte (qui s’est montré d’une parfaite courtoisie, n’allez pas croire que je l’accable en aucune manière car vous me feriez offense en le pensant), notre hôte donc, nous a fait servir du pâté. Or, qu’est-ce que le pâté sinon une viande que l’on a broyée jusqu’à en détruire toutes les parties pesantes ? Cette finesse en quoi on l’a réduite l’a rendue plus facile à avaler puisqu’à peine à-t-on besoin de la mâcher. Mais le revers de cet avantage, qui en est un surtout pour les vieillards qui n’ont plus de dents et pour les vilains qui souvent les ont pourries, consiste en ce que la légèreté de la viande fait qu’une fois dans l’estomac elle surnage au-dessus de la nourriture qui déjà s’y trouve en dépôt au lieu que de descendre au plus bas, là où la chaleur combustive est la plus forte. Ce qui est la raison pour laquelle le pâté se digère mal.

« Sachez encore (car ce n’est pas tout) que la viande qui est broyée contient de l’air, à la différence de celle qui n’a pas été triturée, car la chair qui reste ferme empêche qu’il n’y pénètre. On peut aisément s’en convaincre par l’exemple du vent, qui, suivant sa force, tantôt nous caresse, tantôt nous gifle, mais ne nous pénètre pas. En revanche quand on hache la viande, on la sépare en petits morceaux qui se recollent les uns aux autres à la cuisson. Mais entretemps, de fines particules d’air se sont insinués entre eux et y demeurent enfermés. Elles ne s’en échappent que dans l’estomac où elles forment alors de petits tourbillons. De là ces gonflements de ventre qui causent douleur et gêne jusqu’à ce que l’air parvienne à se libérer par les orifices naturels, ou bien sous l’apparence de pets quand ils s’échappent par le bas (comme vient d’advenir à messire Bolos), ou bien sous forme de rots, aussi appelés « pets de gueule » quand ils sortent par le haut.

« Prenez garde, messires, qu’il ne vous arrive d’expurger, en sus de l’air surabondant, quelque matière à laquelle il serait resté collé, ce que dans le jargon de la médecine on appelle « vomissements » ou « pets foireux », suivant la voie qu’ils empruntent. Notez enfin que le second est plus gênant que le premier parce les braies empêchant la matière de s’écouler librement, la merde reste collée au cul, tandis que les défécations buccales ne sont pas soumises à ces sortes d’entraves, pour ce qu’on ne porte pas de braies sur la bouche.

« Tout ceci que je vous dis pour votre profit, beaux chevaliers, tenez-le pour très véridique. Et si vous ne me croyez, sachez que je l’ai lu dans le Commentaire des Songeries de Scipion du grand Macrobe.

‒ Par ma foi, messire Goguenar, vous êtes très savant, s’inclina Ripolain.

‒ Je vous remercie pour ce compliment, bon chevalier. Sachez que je fus destiné à être clerc car c’est la voie que mon père avait choisie pour moi.

‒ Alors comment se fait-il que vous fussiez devenu chevalier et non clerc ? demanda Ripolain.

‒ Mon père mourut, répondit Goguenar.

Ripolain ne répondit rien car il était un peu gêné. Il croyait avoir manqué de courtoisie en forçant Goguenar à se remémorer un souvenir qui à coup sûr lui était déplaisant. Cela le conduisit à songer à son propre père. Il se demandait ce que cela lui ferait s’il mourait. Pendant qu’il méditait sur ce sujet, Goguenar reprit la parole :

‒ Que diriez-vous, messires, si je vous chantais une chanson que j’ai composée ? Cela nous égayerait et passerait le temps, car sans vouloir vous manquer de respect le moins du monde, sachez que votre compagnie, même si elle m’est agréable, manque un peu de variété.

‒ Ce serait avec grand plaisir que j’entendrai votre chanson, messire Goguenar, si votre désir est de la chanter, assura courtoisement Ripolain.

Bolos lui ne dit rien. Il restait tout renfrogné sur son cheval et son visage affichait un air maussade. De temps à autre il lâchait un pet sonore et puant mais ne songeait pas à s’en excuser. Assurément il n’était pas un chevalier de bonne compagnie ce jour-là.

Goguenar ne s’offusqua pas de l’attitude de Bolos et ne lui en fit aucune remarque. Il s’éclaircit la voix puis entreprit de chanter sa chanson :

Belle ne sais où je m’en vais,

Chantait le beau sire Gauvain,

Et si jamais je le savais

Ne vous en dirais pourtant rien,

Car trop mon cœur avez défait

En ne lui voulant pas de bien

Tant qu’il ne sait plus où il est.

Belle ne sais où je m’en vais.

A pauvre on ne refuse pain.

A faon biche donne son lait.

Mais à moi vous n’accordiez rien,

Moi qui pourtant vous adorais,

Pas même de toucher tétin.

Sachez que mon cœur n’est pas gai

Et que suis triste comme un chien.

Belle ne sais où je m’en vais.

Pourtant ma Dame vous aimais

D’amour sincère et cristallin.

Pour vous complaire aurais tant fait

Qu’auriez crié jusqu’au matin

Priant le ciel pour que jamais

Ne cessâssent mes va-et-vient.

Mais puisque Dieu ne le voulait

Belle ne sais où je m’en vais.

Vous ai épiée dans le jardin

Où vous preniez le matin frais,

Caché sous un tendre sapin.

Pour vous saisir vous attendais

Mais vous rebroussâtes chemin.

De mon désir insatisfait

Je dus me défaire à la main.

Belle ne sais où je m’en vais.

Belle ne sais où je m’en vais

Mais sais que ne me sens pas bien

Car je sens au fond de mes braies

La plainte de mon pauvre engin.

Sachez que je me vengerai

Et que vous n’êtes que putain.

Mais pour l’heure je disparais,

Belle ne sais où je m’en vais.

‒ C’est une belle chanson, commenta Bolos.

‒ Merci, chevalier, répondit Goguenar.

‒ M’est avis, messire, que si vous chantiez cette chanson en terre de Logres ce ne serait pas sans imprudence, car si Gauvain l’entendait, je doute qu’il la trouverait à son goût et à sa convenance, nuança Ripolain.

‒ Vous parlez de ce que ne connaissez pas, rétorqua Goguenar. Sachez, messire Ripolain, que Gauvain est le plus joyeux et le plus courtois des chevaliers de la Table Ronde, ce pourquoi j’ose affirmer qu’il en est le meilleur. M’est avis au contraire qu’il la trouverait fort à son goût et convenance, qu’il ne manquerait pas de le faire savoir partout où il irait en me prenant à ses côtés pour que je la chantasse en toute circonstance et qu’une amitié belle et sans pareille naitrait entre nous.

Ripolain ne sut que répondre car il doutait si Goguenar plaisantait ou s’il était sérieux. Mais Bolos intervint pour ce qu’il n’était pas d’accord sur le fait que Gauvain fût le meilleur des chevaliers de la cour du roi Arthur.

‒ Vous errez étrangement, messire, assura-t-il, en mettant sire Gauvain au-dessus de tous les autres chevaliers, car il est bien connu et su de tous que le titre de meilleur parmi les bons revient à Lancelot du Lac, encore que d’aucuns assurent que Tristan de Cornouaille le dépasse en force et en bravoure.

‒ Et après ces deux-là viennent Palamède le Païen et Lamorat de Galles, répartit Ripolain qui ne voulait pas faire mine qu’il ne connût les noms et les exploits des chevaliers du royaume de Logres.

Mais Goguenar balaya d’un revers de main leurs propos à l’un comme à l’autre.

‒ Vous divaguez, messires, et je vais vous montrer pourquoi, expliqua-t-il. Vous savez aussi bien que moi, et si vous ne le savez je m’en vais vous l’apprendre, que l’on mesure la valeur d’un chevalier à ses vertus, celles-ci se déclinant en deux, trois, cinq ou dix suivant les auteurs. Mais tous s’accordent à assurer qu’une partie d’entre elles concerne la valeur militaire : force, courage, habileté aux armes, endurance, et autres qu’il vous plaira d’ajouter. Une autre, non moins importante que la première si vous voulez mon avis, relève de ce que l’on pourrait considérer comme se rapportant à la civilité, ce par quoi j’entends la bonne conduite envers son prochain : loyauté, fidélité qui lui ressemble beaucoup mais ne lui est pas exactement identique, courtoisie, largesse, bonne humeur qui est plus importante qu’il ne paraît, et clémence. Je laisserai de côté la troisième catégorie, qui regarde non plus les hommes mais Dieu et qui enclos toutes les vertus qui sont liées à la piété.

« Or, la valeur militaire de bons chevaliers comme sont Lancelot, Tristan, Palamède et si vous voulez Lamorat est certes reconnue de tous, et probablement supérieure à celle de messire Gauvain. Veuillez toutefois convenir qu’à celui qui a vaincu le géant Gormundus, qui a lui seul a occis plus de mille soldats romains en moins d’une journée, qui, seul encore, est parvenu à libérer la bonne amie d’Arthur assiégée dans son Château des Pucelles par un roi félon, qui a vaincu l’habile quoique sournois Brian des Iles, qui a su déjouer les pièges du Castel Tournoyant et les prodiges du Castel Orgueilleux, et je ne cite pas ces exploits parce qu’ils sont les plus étonnants mais parce que ce sont les premiers qui se fraient un chemin dans ma mémoire au sein d’une multitude d’autres que je pourrais vous énumérer si je le voulais, à celui-là dis-je, on aurait mauvaise grâce de ne pas reconnaître vertu combattante. Mais, et c’est là que je voulais en venir, en ce qui concerne les vertus de civilité, je prétends qu’assurément messire Gauvain surpasse tous ceux que vous avez cités.

« Je ne crois pas nécessaire de m’appesantir sur le sujet de messire Lancelot dont il est bien connu de tous, fors le roi Arthur, que les sentiments qu’il nourrit pour la reine Guenièvre, et elle pour lui, ne sont pas de nature à le faire regarder comme un chevalier loyal envers son seigneur. Au contraire c’est d’un chevalier traitre et félon que de couvrir de honte celui à qui il doit obéissance et fidélité en lui prenant sa femme pour en tirer son plaisir presque sous son nez. Si vous en voulez mon avis, ce n’est pas ce que j’appelle être courtois.

« Pour ce qui est de messire Tristan, outre que lui aussi embrasse et baise la femme de son seigneur dès que celui-ci a le dos tourné, même si le jugement qu’on on doit tirer est plus douteux que le précédent parce qu’il n’est pas responsable de l’amour qu’il éprouve pour la belle Yseult, qui comme chacun sait naquit dans son cœur par sortilège à cause du philtre qu’il but par mégarde sans savoir ce que contenait la coupe qu’on lui présentait, et parce que d’autre part le roi Marc est un roi fourbe et méchant si bien que tous les chevaliers se doivent réjouir de ses infortunes ; pour ce qui est de messire Tristan, donc, sachez qu’il lui manque une vertu fort importante pour qu’on puisse dire de lui qu’il est parfait chevalier, à savoir la belle humeur. Toujours il se plaint et il larmoie, compose des lais tant et tant qui tous ne parlent que tristesse et désespoir.

« Remarquez que cela ne l’a pas empêché pour autant d’épouser une autre Yseult que sa Dame, celle aux Blanches Mains, ce qui m’incline à douter que ses lamentations fussent aussi sincères qu’il le prétend, et à penser qu’il ne les pousse que pour se rendre intéressant.

« Quant à Palamède, déjà il est païen. Cela devrait suffire je pense à le disqualifier. Mais si cela ne suffit pas, sachez que lui aussi aime la belle Yseult ce qui le rend encore plus triste que messire Tristan s’il est possible, car elle ne l’aime pas et ne l’aimera jamais. Ce pourquoi il chevauche toujours solitaire. Personne en effet n’aime à être en compagnie de malheureux de crainte d’être atteint par le malheur à son tour, car la mélancolie se transmet par la bouche du malheureux dans les oreilles de son compagnon et de là monte à la cervelle où elle ne se guérit qu’avec difficultés.

« Voilà pourquoi je vous assure hautement que Messire Gauvain, qui en toutes circonstances conserve sa belle humeur et qui ne convoite pas la femme de son seigneur, est le meilleur de tous les chevaliers de la Table Ronde. Il n’y a guère que sur le chapitre de la clémence que l’on pourrait trouver à le reprendre, car je dois reconnaître qu’il en manque parfois. Mais ce n’est là que peccadille.

‒ Vous n’avez pas mentionné Lamorat, fit remarquer Ripolain.

‒ Lamorat le Gallois, que m’est avis l’on devrait plutôt appeler Lamorat le Galeux, est bien certainement le pire des mauvais chevaliers, répondit Goguenar avec brusquerie. Sachez qu’il est l’ennemi mortel de messire Gauvain que je tiens pour le meilleurs chevalier du monde et à raison comme vous l’ai montré tout à l’heure. De même que c’est à raison que Gauvain lui vous une haine farouche car Lamorat est l’amant de sa mère.

‒ Lamorat de Galles ? un incestueux ? s’étonna Ripolain.

‒ Non pas, messire, corrigea Goguenar, ou si cela est je n’en sais rien. Mais maintenant que vous le dites, cela ne me surprendrait pas car je tiens qu’il en serait fort capable. Mais je parlais de la mère de Gauvain.

‒ Elle est veuve, ce me semble, s’immisça Bolos.

‒ Point n’est une raison valable, balaya Goguenar. M’est avis qu’une femme qui s’est mariée et qui a obtenu de son époux des enfants se doit estimer avoir été suffisamment honorée et vivre dans la modestie après la mort de son mari. Celles qui agissent ainsi doivent être appelées honorables à l’exclusion de toutes les autres, qu’on doit quant à elles appeler méchantes mères et femmes de mauvaise vie.

Ripolain disputait en son esprit ces opinions de Goguenar qu’il trouvait étranges en raison du feu qu’il avait mis à les défendre car il s’était échauffé tout pendant qu’il parlait au point de finir par se mettre en colère. Mais il n’eut pas le loisir de questionner son compagnon à ce propos, parce qu’ils arrivèrent à un embranchement du chemin qui se séparait en deux directions, une qui allait à gauche et l’autre qui allait à droite.

‒ Que vous en semble, chevaliers ? demanda Bolos. Suivrons-nous la coutume des chevaliers errants, qui veut que lorsque ceux qui cheminent ensemble parviennent à une croisée de chemins, ils se doivent séparer afin de suivre des voies différentes jusqu’à ce que l’aventure les rassemble ?

‒ Je le veux bien, répondit Goguenar, si messire Ripolain en est d’accord. Mais il n’y a que deux chemins. Or, nous sommes trois. Lequel d’entre nous va cheminer seul ? Je veux bien être celui-là, mais ne sais s’il est bien prudent de vous laisser ensemble tous les deux.

‒ Permettez que je vous laisse et que je parte seul, proposa Bolos, car je dois soulager mes entrailles au plus vite. Je ne sais combien de temps me prendra cette besogne mais sachez qu’elle risque d’être longue et douloureuse. Aussi ne voudrais-je pas vous ralentir ni vous rendre témoins de ce pitoyable spectacle.

‒ Comme vous voudrez, messire Bolos. Assurément je n’ai nul désir de voir vos opérations intestinales. Assez les ai-je senties et entendues. Quittons-nous donc ici. Nous nous reverrons si Dieu le veut.

‒ Adieu, chevalier, lança Bolos.

Et il partit avec son cheval sur le chemin de droite sans saluer Ripolain ni même lui jeter un regard.

Le conte cesse à présent de parler de Bolos. Il saura bien y revenir quand le temps viendra, et il suit en attendant Goguenar et Ripolain.

(La suite par ici)

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