Les Aventures du chevalier Ripolain de Ruaudain III, 3

(page précédente)

III.

Ripolain était bien aise que Bolos fut parti, car il en goûtait davantage la compagnie de Goguenar, qu’il prisait fort. Il ne désirait rien tant que lui complaire. Aussi résolut-il de ne plus parler de Lamorat de Galles.

‒ Vous semblez vouer une grande admiration à messire Gauvain, lança-t-il.

‒ Ah ! chevalier, confirma Goguenar, en vérité il n’y a personne au monde que je vénère davantage, fors Dieu évidemment mais Dieu n’est pas au monde, encore que celui-ci tire de celui-là existence et stabilité. Sachez que c’est pour lui, je veux dire Gauvain, que je me rends au royaume de Logres et que si je parvenais à gagner son amitié par mes mérites, alors je considérerais que ma vie est accomplie.

‒ C’est un noble dessein, opina Ripolain.

‒ Et vous, messire, relança Goguenar, à quelle condition estimeriez-vous pleine et accomplie votre existence en ce monde ? Sera-ce lorsque vous aurez retrouvé et occis votre Bahu ?

L’image de Serpolette apparut fugitivement en l’esprit de Ripolain mais il la chassa très vite.

‒ Le Dahu, messire, pas le Bahu, répondit-il. Ne sais ce que ferai quand j’en serai venu à bout, si tant est que cela arrive un jour. Vivre en bon chrétien auprès des miens, je pense, car aurai accompli ma quête et fait la preuve que je suis bon chevalier.

‒ Vous l’êtes, assurément, dit Goguenar conciliant. Mais il vous sera difficile de terrasser votre adversaire si vous ne savez où le trouver. Comme vous l’ai déjà dit, je n’ai aucun doute qu’il se cache au royaume de Logres, où se rejoignent toutes les merveilles. Vous devriez y porter vos pas, surtout que le chemin en passe par la forêt de Pompont, dont les aventures et les dangers ne sont pas à dédaigner. Car si votre bête ne se trouve dans les forêts de Logres, à coup sûr elle est en celle de Pompont.

‒ Je ferai comme vous dites, acquiesça Ripolain, car vous êtes le plus avisé des chevaliers que j’aie rencontré. Je chercherai mon Dahu en la forêt de Pompont d’abord, car c’est le lieu le plus prochain, et s’il ne s’y trouve je m’en irai à Logres.

Mais il n’avait en son cœur nul désir d’aller chercher son Dahu jusqu’en le royaume de Logres et il espérait fort qu’il le pourrait dénicher plus près de chez lui.

Ils continuèrent ainsi à deviser jusqu’à ce qu’ils parvinssent à un petit pont qui enjambait une rivière qui coupait le chemin. Or, sachez que sur ce pont se tenaient deux chevaliers prêts pour le combat. Ils avaient attaché l’écu à leur cou et tenaient la lance à la main. On ne voyait pas leur visage car ils avaient abaissé la visière de leur heaume. Quand Goguenar et Ripolain furent à portée de voix, l’un des deux s’avança et leur lança :

‒ Messires, voulez-vous jouter ? Sachez que si ne le voulez, nous vous laisserons passer, mais que si votre désir est de vous mesurer à nous, nous sommes prêts à nous battre.

‒ Eh bien, messire Ripolain, dit Goguenar avec un sourire, que vous en semble ? Désirez-vous jouter ?

‒ Messire Goguenar, sachez que rien ne désiré-je davantage, répondit son compagnon.

Goguenar hocha la tête en signe d’approbation. Puis, s’adressant au chevalier qui les avait hélés :

‒ Messire, nous voulons jouter, lança-t-il.

‒ Sachez alors que l’un d’entre vous devra m’affronter, expliqua le chevalier. Ensuite, qu’il ait vaincu ou qu’il ait été jeté à terre, ce sera à l’autre d’affronter mon compagnon. Sachez également que ce dernier est bien meilleur chevalier que je ne suis. Choisissez maintenant lequel de vous deux m’affrontera.

Goguenar se tourna vers Ripolain.

‒ Alors messire Ripolain, lequel des deux préférez-vous affronter ? Le premier ou le second ?

Ripolain hésitait sur la réponse à donner. En réalité, il aurait souhaité pouvoir les affronter l’un et l’autre tant il éprouvait le besoin de se rassurer quant à sa force et à son habileté car sa confiance en lui-même avait été durement éprouvée par sa rencontre avec Bolos de Brabant. Il craignait de plus que Goguenar ne l’estimât pas bon chevalier à cause de cette même affaire. En se portant volontaire pour combattre non pas le premier ni le second chevalier, mais bien les deux, il lui montrerait sans aucun doute qu’il ne manquait de mérite ni de vaillance. D’un autre côté, si le premier des deux chevaliers lui faisait vider les arçons et le jetait à terre, Goguenar aurait à s’affronter au second qui était encore meilleur. Quelle piètre opinion se ferait-il de Ripolain s’il vainquait son adversaire ! Et s’il ne le vainquait pas, il pourrait penser que c’était exprès que Ripolain avait jouté contre le premier, qu’il savait qu’il serait défait, que ce n’était que par vantardise qu’il avait annoncé qu’il combattrait les deux mais qu’il avait fait en sorte de ne pas avoir à faire au plus dangereux d’entre eux. Mieux vaudrait décider d’affronter directement le second. Mais Goguenar pourrait se froisser de ce que Ripolain choisît pour lui-même le meilleur des deux chevaliers, comme s’il voulait faire entendre qu’il se tenait pour chevalier plus valeureux que son compagnon.

Ripolain tournait ces idées dans son esprit sans parvenir à se décider.

‒ Eh bien, chevalier ! s’impatienta Goguenar, lequel choisissez-vous ? Parlez, de grâce ! nous n’avons pas toute la journée.

‒ Pardonnez mon indécision, messire Goguenar, répondit Ripolain, je ne sais quel parti prendre.

‒ Mais pourquoi donc ? s’enquit Goguenar. Les termes du problème me paraissent assez simples. Voulez-vous que je vous les réexplique ?

‒ Non pas, messire, j’ai bien saisi l’alternative à laquelle nous sommes confrontés. Ce ne sont pas les termes du problème qui me sont difficiles, mais sa résolution.

‒ Vraiment ? Expliquez-en moi la raison, par ma foi, car je ne vois là rien de complexe ni d’ardu à démêler.

Ripolain entreprit d’éclairer Goguenar quant aux raison pour lesquelles il ne parvenait pas à se décider. Il lui dit son désir de se battre contre les deux chevaliers, contre l’un puis contre l’autre. Il lui expliqua la crainte qu’il éprouvait qu’il ne fût vaincu par le premier, ce qui l’empêcherait de mener à bien son combat contre le second et lui causerait grande honte. Il exposa ensuite les scrupules qu’il éprouvait à demander comme faveur à son compagnon de pouvoir se mesurer au second chevalier, ne lui laissant que le moins bon des deux à combattre.

Pendant que Ripolain livrait ces explications, les deux chevaliers en face finissaient de s’impatienter. Soudain le premier baissa sa lance et s’élança au galop.

‒ Par Dieu ! attention, messire Ripolain ! lança Goguenar, voilà le premier qui attaque !

A peine put-il abaisser sa lance et relever son écu à son cou que déjà l’autre arrivait à sa hauteur. Goguenar n’eut pas le temps de prendre son élan si bien que son cheval était encore à l’arrêt lorsque l’autre chevalier le frappa de sa lance, le précipitant à terre. Puis il continua d’avancer avant de s’arrêter un peu plus loin au milieu du chemin.

Ripolain s’approcha de Goguenar. Heureusement celui-ci n’éprouvait pas d’autres dommages que ceux que lui avait causés sa chute. Alors Ripolain se retourna et se prépara pour la joute.

Le second chevalier abaisse sa lance et se rue vers Ripolain. Celui-ci à son tour éperonne son cheval et s’élance vers lui à vive allure. Quand ils parviennent l’un près de l’autre, ils ne font pas mine de retenir leur coup. Au contraire ils se heurtent avec violence. La lance du chevalier vient donner en plein dans l’écu de Ripolain, manquant de peu le désarçonner. Il est projeté en arrière mais il parvient à se rétablir sur sa selle et donne à son adversaire un tel coup de lance qu’il lui fait vider les arçons et chuter cruellement à terre. Sachez que si le chevalier n’avait pas eu bon écu et bon haubert, la lance l’eut traversé de part en part.

Ripolain se hâta de mettre pied à terre. Il sortit son épée de son fourreau et s’approcha de l’autre. Il se pencha sur lui pour détacher son heaume afin de lui trancher la tête.

Quand il vit ce que Ripolain s’apprêtait à faire, Goguenar se précipita vers lui.

‒ Holà ! s’exclama-t-il, que faites-vous, messire ? Il n’y a point nécessité d’en arriver là, sauf si vous le voulez : vous avez remporté le combat, aussi nul ne pourrait vous reprocher d’occire votre adversaire, mais lui portez-vous une telle haine que vous vouliez prendre sa vie ?

‒ Nenni, messire, répondit Ripolain, mais il me semblait que c’était là l’usage.

‒ Les usages diffèrent suivant les pays, expliqua Goguenar, mais le plus commun concernant les cas de cette espèce consiste à laisser la vie sauve à son adversaire quand on n’a pas de raison particulière de la lui ôter. Si vous voulez mon avis, voici ce que vous allez faire : vous ne tuerez pas ce chevalier mais lui commanderez de se rendre au château de votre seigneur afin qu’il raconte ce qui lui est arrivé et se mette à son service. Il le fera, soyez-en sûr, faute de quoi il serait parjure. N’est-il pas vrai, chevalier ?

‒ Sur mon âme je vous le jure, confirma le chevalier que l’intervention de Goguenar avait visiblement soulagé, car il se voyait déjà mort.

‒ Vous avez bien parlé, messire, dit alors le premier chevalier qui s’était approché d’eux sans qu’ils s’en aperçussent, mais n’oubliez pas que vous, de votre côté, avez été vaincu par moi. Aussi je vous commande de vous rendre en le château que vous dirai afin vous aussi de faire serment d’allégeance à mon seigneur.

Goguenar ne fit pas mine de se réjouir de cette demande. Au contraire elle le jeta dans une fureur prodigieuse.

‒ Quoi ! Vassal, vous moquez-vous ? Sachez que vous m’avez terrassé mais non vaincu. Vous avez été plus fort à la joute, voyons un peu ce que vous valez au duel.

Goguenar dégaina son épée et s’approcha du chevalier d’un air menaçant

‒ Messire, lança-t-il à Ripolain, coupez donc la tête de ce drôle-ci, pendant que je m’occupe de celui-là.

‒ Par pitié monseigneur, ne me tuez pas ! implorait le chevalier que Ripolain tenait sous lui, point ne suis responsable de la folie de mon frère.

‒ Votre frère ? s’ébaubit Ripolain. Messire Goguenar ! Sachez que ces deux chevaliers sont frères !

‒ Je vous remercie d’avoir porté ce fait à ma connaissance, répondit Goguenar qui avançait vers son adversaire en faisant de grands moulinets avec son épée. C’est assurément nouvelle émerveillable et je vous suis fort gré de ne me l’avoir pas scellée. Maintenant ayez la bonté de faire ce que vous ai dit et coupez-lui la tête sans tarder.

‒ Par Dieu ! lança l’autre chevalier, retenez votre bras, messire, et surtout dites à votre compagnon de faire de même. Je ne voulais que plaisanter.

‒ Trop tard ! riposta Goguenar.

‒ Messire Goguenar, intervint à son tour Ripolain, laissez-là cette querelle. Oubliez ce que vous a dit ce chevalier puisqu’il retire ses propos.

‒ Qu’il les rentre dans sa gueule après les avoir sortis de mes oreilles, alors ce sera comme si je ne les avais jamais entendus et je les lui pardonnerai volontiers, puisque n’en aurai pas souvenance.

‒ Messire, supplia Ripolain, si vous tuez celui-là me verrai forcé d’occire celui-ci. Or je n’en ai nul désir.

Goguenar soupira.

‒ Vous ne savez pas ce que vous voulez, chevalier, déclara-t-il d’un ton de reproche. Vous souhaitez l’occire quand on ne veut pas que vous le fassiez, et quand on vous demande de le faire, vous ne le souhaitez plus. Mais soit ! Pour l’amour de vous je veux bien abandonner ma querelle.

Il remit son épée dans son fourreau. L’autre chevalier s’inclina.

‒ Je vous remercie, magnanime seigneur, mais sachez que je le fais pour mon frère et non pour moi. Car si nous nous étions battus à coup sûr il serait mort de la main de votre compagnon. Quant à moi jusqu’à mon dernier souffle me serais défendu et sans doute ne seriez-vous pas venu à bout de moi si facilement que vous ne pensez.

‒ N’en dites pas davantage, l’arrêta Goguenar, car vos paroles me donnent grand désir de changer d’avis et de ressortir mon épée de son fourreau.

‒ Mon imbécile de frère, pour l’amour du Ciel ! s’écria l’autre chevalier qui était toujours dessous Ripolain, fermez donc votre gueule aux dents pourries ! M’allez faire occire cruellement avec vos paroles insensées !

Le second chevalier se tint coi, car il avait bien vu que si Goguenar et Ripolain étaient fermes dans le combat, ils l’étaient beaucoup moins dans leurs résolutions. Or, si le duel s’engageait, dans le meilleur des cas il se débarrasserait des deux chevaliers, mais son frère mourrait à coup sûr et leur père en crèverait de douleur pour ce qu’il était le meilleur de ses deux fils.

Goguenar et Ripolain remontèrent sur leurs chevaux.

‒ N’oubliez pas, lança Ripolain au chevalier qu’il avait défait, vous devez vous rendre au château du comte de Ruaudain pour lui conter comment messire Ripolain, son fils, vous a vaincu et mis à terre. Ensuite vous mettrez à son service.

‒ Dieu me garde de l’oublier, répondit l’autre. Je ferai comme vous avez dit.

(La suite par ici)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s