Les Aventures du chevalier Ripolain de Ruaudain IV.1

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I.

Tout le jour Goguenar poursuivit sa route sans rencontrer d’aventures dignes d’être racontées. Il songeait ses songes et de temps à autre pour varier les plaisirs il chantait ses chansons, si bien qu’aucun souci n’assombrissait son esprit. Aux environs de vêpres il parvint à un endroit où la forêt s’éclaircissait. Il n’y eut bientôt plus d’arbres à gauche ni à droite du chemin mais une belle prairie ici et là un petit champ de chanvre. Une vilaine était en train d’y passer la faux ce qui n’était pas commun car sachez que les tiges de chanvre n’atteignaient pas plus de deux pieds de hauteur.

Goguenar arrêta sa monture pour la regarder faire. Il ne s’intéressait guère au chanvre non plus qu’aux travaux des champs en général mais plutôt à la vilaine qui s’y démenait car elle était penchée en avant et lui tournait le dos. Ainsi le chevalier pouvait-il contempler la croupe qui renflait sa jupe, encore qu’elle fût de toile grossière si bien qu’il fallait faire grand effort d’imagination pour deviner la forme de ce qu’elle abritait. Or, sachez que Goguenar était fort bien pourvu en matière de capacités imaginatives.

Il n’aurait su dire si elle était jeune ou vieille car son visage était caché par un foulard qui lui enserrait la tête et que de toute façon elle lui tournait le dos comme le conte l’a déjà dit. Mais à sa voix Goguenar jugeait qu’elle devait être jeune, car tout pendant qu’elle fauchait de sa faux les jeunes tiges de chanvre elle chantait une chanson d’une voix claire et guillerette. Goguenar n’en pouvait distinguer les paroles de là où il était mais il lui semblait bien à la vivacité de son air que ce devait être chanson joyeuse, peut-être même grivoise et licencieuse. Il s’en réjouit au dedans de lui-même pour ce que l’expérience lui avait appris que femme à parole gaillarde a bien souvent la cuisse légère. Aussi s’avança-t-il avec son cheval. Il quitta chemin et pénétra dans la champ.

Il s’approcha de la vilaine avec un bon sourire sur son visage.

‒ Dieu vous bénisse, pucelle, c’est du beau chanvre que vous avez là. Onc n’en est vu qui sentît si bon ni qui semblât si suave au toucher. A la vérité il donne grande envie de s’y étendre afin d’en sentir la caresse sur sa peau, n’est-il pas ?

La vilaine en l’entendant s’était redressée mais elle ne se retourna pas et gardait la tête modestement baissée vers le sol.

‒ Ne le sais, messire chevalier, mais sachez que ne suis point pucelle.

Ces paroles firent grand plaisir à Goguenar qui sentait son affaire bien engagée. Il se dit qu’il ne quitterait pas le champ sans s’être abondamment délesté de son liquide spermatique, s’il plaisait à Dieu. Il projeta d’abord descendre de son cheval pour aller trousser sans façon la vilaine, mais il se retint à la pensée qu’un peu de minauderie aiderait à l’opération qu’il escomptait d’effectuer en fluidifiant les parties molles de la garce. Aussi s’employa-t-il à faire surgir en l’esprit d’icelle des images favorables à l’exécution de ses desseins.

‒ Ces tiges que vous fauchez ne me semblent molles mais au contraire longues et rigides, fermes en la main. Je gage qu’elles sont destinées à fabriquer bon drap de lit pour se coucher, si doux qu’on ne voudrait pour rien au monde s’y allonger sinon que nu, et léger suffisamment pour ne point gêner les gestes et caresses que l’on ne manque se prodiguer quand par hasard on s’y rencontre.

‒ Ne gagez point messire, répondit la vilaine, car perdriez votre gage. Ce chanvre est pour faire corde à pendus.

Goguenar ne fut point ravi de cette réponse qui l’éloignait du but qu’il convoitait. L’idée lui vint de ne pas davantage perdre son temps en discours car après tout ce n’était que vilaine, et de l’étendre sous lui sans faire de simagrées, mais il résolut de faire une autre tentative pour amener la garce à se coucher dans le champ sans qu’il la forçât.

‒ Ne sais quelle chanson vous chantiez quand j’arrivai, mais sachez que je suis fort désireux de la rentendre, car elle m’a semblé bonne et joyeuse, par ma foi, et votre chant gracieux comme le gazouillis des petits oiseaux dans les branches.

‒ Si vous voulez, mon seigneur, je vais vous la chanter. Pour ce qui est de l’air, ne sais qui l’inventa, mais sachez que les paroles sont miennes et que je les change à chaque fois que je la chante. Et je la chante bien souvent, à la vérité, car cela me donne du cœur pour mon ouvrage.

La vilaine leva un peu la tête, mais Goguenar ne parvenait toujours pas à distinguer ses traits même en se penchant sur son cheval car elle gardait le dos tourné. Elle se mit à chanter d’un ton guilleret :

On l’appelait Jacquot le Gris

Car il était toujours aigri.

En tout ne voyait que malheur

Jamais ne le vit-on qu’en pleurs.

Sa femme en était fort marrie

Craignant qu’il ne quittât la vie.

Ses amis vivaient dans la peur

Qu’il ne lui arrivât malheur.

De son mal jamais ne guérit

Tant et si bien qu’il dépérit.

Un soir que sa fâcheuse humeur

Lui enserra trop fort le cœur

Il sortit tout seul dans la nuit

Et s’alla jeter dans un puits.

Il sortit tout seul dans la nuit

Et s’alla jeter dans un puits.

Alors m’en allais le chercher

Pour le saisir et l’emporter.

‒ Par Dieu ! je ne m’attendais point à ce que d’aussi lugubres paroles accompagnassent un air si gai, commenta Goguenar dépité. Seraient-ce mon armure et mes armes, la belle, qui éveillent en vos esprits de si sombres pensers ? Dites-le moi si c’est le cas, car je peux les ôter tout à l’heure s’il vous plait.

‒ Pouvez vous dévêtir si le souhaitez, monseigneur, cela ne me dérange pas. Si vous voulez paroles plus galantes, sachez que j’en connais aussi.

‒ A la bonne heure, par ma foi. Chantez-les donc, ma belle, pendant que j’ôte mon haubert.

Alors la vilaine se remit à chanter du même air guilleret :

La pucelle qu’était nommée

Perrette était bien potelée,

Appétissante, douce et grasse.

Tous les garçons suivaient ses traces.

Ils lui disaient de s’arrêter,

Qu’ils avaient chose à lui montrer,

En lui faisant force grimaces.

Elle riait de leur audace

Mais jamais ne s’est arrêtée.

Jusqu’au jour où a rencontré

Forgeron qui fut tant vorace

Qu’il l’assomma d’un coup de masse

Et prit plaisir à posséder

Corps que la vie avait quitté.

Et prit plaisir à posséder

Corps que la vie avait quitté.

Alors m’en allais la chercher

Pour la saisir et l’emporter.

‒ Mordieu ! s’exclama Goguenar qui s’était à demi dévêtu de son haubert, ce n’est pas l’idée que je me fais de paroles galantes. Le début de la chanson l’est assurément, mais pas la fin. Femme ! Ne connaissez-vous autres chansons que morbides et dégoutantes ?

‒ Non point, messire chevalier, pour ce que hommes et femmes finissent pareillement dans la terre. Quand je songe à l’un ou bien à l’autre, c’est cela que j’imagine.

‒ Eh bien songez donc à un enfant ! peut-être cela fera-t-il venir en vos songeries images plus douces et propos moins rébarbatifs, suggéra Goguenar.

‒ Bien le veux, monseigneur, si c’est ce que vous désirez.

Toujours du même ton guilleret, la vilaine entonna un nouveau chant :

Ce pauvre enfants qu’a pas cinq ans

Il ne vivra guère longtemps.

Prends garde à toi Petit Colas,

Sous peu la mort te saisira

Comme elle a jà pris tes parents

Et tout le reste des enfants.

Toi si petit tu ne pourras

Trouver pitance et bon repas.

Famine aux aguets qui t’attend

Viendra t’étrangler promptement.

Famine aux aguets qui t’attend

Viendra t’étrangler promptement.

Alors m’en irai te chercher

Pour te saisir et t’emporter.

Cette chanson n’eut pas l’heur de plaire à Goguenar. Au contraire elle le rendit furieux car il se doutait bien que la vilaine se moquait cruellement de lui. Il revêtit son haubert et sortit son épée de son fourreau.

‒ Sache, vilaine, que suis chevalier et qu’il n’est pas coutume qu’un de mon espèce se laissât railler par une de la tienne. Tourne donc la tête vers moi et me regarde, avant que je ne te l’ôtasse du cou pour l’affront que tu m’as fait.

‒ Je vous conjure de me pardonner si je vous ai fait affront, chevalier, répondit calmement la vilaine, point n’était mon intention. Si vous voulez que je tourne vers vous mon visage, ainsi ferai. Mais sachez que je n’entendais pas le faire si tôt. Permettez que je vous chante une dernière chanson. M’est avis que la trouverez plaisante et pleine d’enseignements. Après, si vous le désirez toujours, me retournerai et me couperez la tête si le pouvez.

Goguenar hésitait en son cœur quant à la conduite qu’il lui seyait de tenir. Sachez que c’était la colère qui avait fait sortir de sa bouche les méchants propos qu’il avait lancés et qu’il ne lui plaisait guère d’occire une femme, même une vilaine. Ce n’était pas conduite de bon chevalier car le seul qu’il connaissait qui eût cette détestable habitude se faisait appeler Brun sans Pitié, chevalier du royaume de Logres mais non de la Table Ronde, et qu’il était considéré comme méprisable et félon par tous les chevaliers du roi Arthur, de Gauvain à Lancelot et même à Lamorat de Galles. D’un autre côté, il voyait bien que la vilaine continuait de se moquer de lui et qu’elle ne faisait même pas mine de prendre au sérieux ses menaces.

Mais tout pendant qu’il réfléchissait à ce qu’il allait faire la vilaine avait repris sa chanson :

C’il était bon chevalier

Qui Gauvain voulait rencontrer.

Il connaissait tous ses combats,

Rêvait de lui prêter son bras.

Chez ses parents à demeurer

Courait de plus un grand danger.

Un beau matin il décampa,

A son beau-père il échappa,

Lui qui voulait l’assassiner

Pour à ses fils son bien donner.

Partit pour Logres d’un bon pas,

Pour y trouver cruel trépas.

Quand il commença d’entendre la chanson, un grand effroi naquit dans le cœur de Goguenar. La colère et les scrupules s’en évanouirent comme par enchantement et furent remplacés par la terreur. Que vous dire ? Il éperonna son cheval et partit précipitamment tant était profonde son épouvante. Il n’eut de cesse qu’il n’eut laissé un vaste espace entre la vilaine et lui car il voulait à toute force la quitter pour ne plus jamais la revoir. Mais il n’alla pas si vite qu’il n’entendit de la chanson plus qu’il n’aurait souhaité, car si nous pouvons tourner la tête ou baisser les paupières pour ne point voir, fermer la bouche ou nous boucher le nez pour ne point gouter ni sentir, Dieu n’a point voulu que nous eussions paupières aux oreilles qui au contraire restent toujours ouvertes pour entendre le bien comme le mal, le ris comme le pleur et la vérité comme le mensonge. Et ce qu’entendit Goguenar l’affligea fort, car sachez qu’il en ouït davantage que ce que le conte rapporte ici. Ces paroles firent naitre en son cœur une tristesse qu’il cacha comme il put mais qui jamais plus ne le quitterait.

(à suivre par ici)

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