Les Aventures du chevalier Ripolain de Ruaudain IV.2

(page précédente)

II.

Après avoir longtemps galopé, Goguenar le Hardi permit à son cheval de ralentir sa course car s’il avait continué à cette allure à coup sûr il l’eut crevé. Sachez que le chevalier était encore troublé dans son esprit. Souvent il tournait la tête pour voir si point n’était suivi par la vilaine avec sa faux. Mais il n’y avait personne sur le chemin qui s’assombrissait non seulement parce qu’il était revenu dans la forêt mais encore parce que la nuit tombait. La pénombre répandait ses lourdes nappes tout autour de Goguenar, ce qui ne laissait pas de l’effrayer car s’il ne manquait pas de courage, sinon quoi nul ne l’aurait surnommé Hardi autrement que par dérision, la rencontre qu’il venait de faire aurait glacé le sang dans les veines de tout chevalier de sens bon et rassis, et celui qui prétendrait qu’elle ne l’aurait pas fait trembler, celui-là assurément serait ou menteur ou fou.

La lune qui se levait belle et pleine rassura un peu Goguenar car elle éclairait de ses rayons le chemin. Il songea alors à trouver un logis pour la nuit car pour rien au monde il n’eut voulu la passer seul dans la forêt. Il pria Dieu tant et si bien que celui-ci l’amena près d’une chaumière vétuste et malpropre, qui ne correspondait pas exactement au vœu du chevalier, mais sachez que si Dieu pourvoit aux besoins de tous ses enfants, il n’est pas obligé de le faire et que s’ils se plaignent de ce que ce qu’il leur envoie n’est pas assez il risque fort de s’en courroucer et ne leur enverra plus rien du tout. Mais Goguenar le savait car il était bon chrétien, et il remercia le Seigneur de lui avoir permis de trouver cette chaumière si modeste fût-elle. Il ressentit en son cœur une joie plus grande encore quand il s’aperçut qu’y vivait un bon ermite, preuve que si les dons du Ciel ne prennent pas d’abord la forme qu’on eut souhaité point ne faut se récrier, encore moins lui faire injure en le maudissant, mais au contraire attendre, pour ce qu’on peut à la fin avoir une bonne surprise.

L’ermite accueillit Goguenar avec un bon visage et l’invita à entrer dans sa chaumine. Elle était pauvrement meublée comme il convenait à un homme de son état car elle ne contenait rien. On n’y trouvait ni table ni banc, pas même un lit où reposer. Seulement de la paille à demi pourrie dans un coin et un tas de cendre froide près le foyer éteint. Mais Goguenar n’en avait cure à ce moment car ne désirait rien d’autre que la compagnie d’un de ses frères humains.

‒ Mon accueil, j’en ai peur, paraitra austère à un chevalier de votre sorte, dit l’ermite en s’asseyant par terre, car je n’ai guère de biens à partager.

‒ Très saint père, répondit Goguenar en se posant sur le sol à son tour, sachez que je ne désire rien fors votre compagnie et quelque nourriture pour me sustenter.

‒ Pour ce qui est de ma compagnie, elle vous est acquise, bon chevalier. Pour la nourriture en revanche sachez que je n’en ai pas.

‒ Point n’est besoin d’en dire davantage, le rassura Goguenar, je vois bien à quelle simplicité se réduit votre existence, et m’en voudrais de me goinfrer d’un seul repas des victuailles que tenez en réserve pour une semaine entière. Un bol de soupe, une miche de pain et un peu de vin me suffiront.

‒ Vous vous méprenez, messire, sur le sens de mes propos. De réserves n’en ai point. Sachez que je pratique le jeûne des Quatre-Temps qui fut institué par le bon pape Calixte. Au printemps, qui est saison chaude et humide, je jeûne pour me préserver de la moiteur de la luxure ; en été, qui sont mois chauds et secs, pour me garder de l’avarice ; à l’automne, où la chaleur se change en froidure mais où demeure la sècheresse, pour chasser froideur et aridité du cœur, autrement dit colère ; en l’hiver humide et froid les vices sont contractés au dedans de nous comme les graines dans la terre ; aussi jeûné-je pour expier les fautes par moi commises en les autres saisons afin qu’à la saison prochaine mes péchés ne germent de nouveau.

‒ Par ma foi saint père, je comprends à présent la maigreur effrayante dans laquelle je vous vois.

‒ Messire chevalier, ne savez-vous pas la parole du Christ qui dit qu’il sera plus facile pour un chameau que pour un riche de passer par le trou d’une aiguille ?

‒ Pour ce qui est du chameau je ne sais, car je n’en ai jamais vu. Mais vous assurément vous y passerez.

‒ Sachez, messire que j’étais autrefois gras autant que vous car j’étais fort riche. Je vivais dans un beau palais tout plein de tapisseries, pourvu de nombreuses pièces dont aucune n’était sans cheminée ni bahuts remplis de linges soyeux et de vaisselles de prix. Ma femme ni mes enfants ne manquaient de rien pour leur confort car possédaient palefrois et destriers, habits de soie pour l’été et de fourrure pour l’hiver. Une crypte abritait le prodigieux trésor amassé au cours des âges par ceux de ma lignée, car sachez qu’elle remonte jusqu’au temps de Francus qui vint s’établir en ce pays après la ruine de Troie.

‒ Pour sûr mon père, vous deviez être bien aise avec toutes ces richesses. Mais quelle revers de la fortune vous a jeté dans cette chaumine branlante ?

‒ Nul revers de Fortune, messire, mais Dieu, qui a bien voulu déciller mes yeux en me montrant ma mort prochaine.

‒ Et quelle apparence avait-elle, je veux dire la Mort ? demanda Goguenar brusquement intéressé. Avait-elle figure de vilaine ?

‒ Mort est disgracieuse, assurément, répondit l’ermite en hochant la tête. Mais point ne l’est vue au sens où je dis qu’à présent je vous vois, mais de manière figurée : je suis tombé de cheval et suis resté longtemps sans reprendre mes sens. Mais quand enfin je suis sorti de mon sommeil, ai compris que j’avais vécu mauvaise vie tout au long de ces années dans mon palais et que si je voulais être accueilli en Paradis après mon trépas, je devais sans tarder en changer. Or, j’eusse été fou de ne le pas vouloir, car, soit dit entre nous messire chevalier, qui couvrirait en son cœur assez de déraison pour préférer la compagnie des serpents, des hérétiques et des crapauds dans les gros chaudrons bouillonnants d’Enfer plutôt que celle de tous les saints dans les jardins verdoyants aux fleurs odorantes et aux fruits savoureux de Paradis ?

‒ Pas moi, assurément, confirma Goguenar.

‒ Aussi reconnaitrez-vous que bien ai eu raison de tout jeter au fumier : linge et vaisselle, fourrure et soie, destriers et palefrois, trésors divers patiemment amassés. J’ai mis le feu à mon palais et à mes écuries. Tout y a brûlé, fors ma femme et mes enfants.

‒ Et que sont-ils devenus ? s’enquit Goguenar.

‒ Point ne le sais. J’espère qu’ils sont morts misérablement, pour ce que sans nul doute ils ont été ensuite accueillis en Paradis. J’ai à coup sûr fait tout ce qui était en mon pouvoir pour qu’ils le fussent, car ne leur ai rien laissé.

‒ Dieu vous bénisse pour vos bienfaits, commenta Goguenar par politesse, car à la vérité il n’était pas convaincu en son cœur que l’ermite eût bien agi.

« Et depuis combien de temps vivez-vous en cette forêt ? relança le chevalier afin d’amener la conversation sur un autre sujet.

‒ Cela fait trente années au moins que me suis installé en forêt de Boudain, répondit l’ermite.

‒ S’il en est ainsi, vous devez bien connaître les merveilles de cette forêt ? demandai Goguenar qui espérait ainsi retourner au sujet qui le préoccupait.

‒ Je les connais bien toutes, soyez-en assuré, répondit l’ermite. Et sachez qu’il y en a plus qu’on ne pense, même si la forêt de Boudain n’est pas aussi renommée que celle de Pompont, non parce qu’elle est plus petite car elle est de taille respectable assez pour qu’on s’y perde sans espoir d’être retrouvé, mais pour ce que les gens d’ici, qui sont modestes, ne s’en font pas gloire auprès des voyageurs de passage, au contraire des Bretons qui sont forts de la gueule comme chacun sait.

‒ Savez-vous alors si l’une d’entre elle affecte parfois la forme de vilaine ? interrogea Goguenar.

‒ De vilaine ? Ma foi, n’en ai point entendu parler.

‒ Ou plus généralement sous sous forme de femme ? tenta Goguenar.

‒ Si vous me demandez s’il arrive que monstre prenne l’apparence de femme, messire chevalier, sachez que bien est-ce le cas en vérité, pour ce qu’il n’est pire monstre que femme et que dès lors qu’une d’elles met bas une autre femelle, c’est nouvelle monstruosité qui tombe dans le monde pour l’infecter de ses vices.

‒ En connaitriez-vous une en particulier qui fût singulièrement mauvaise et qui vécût en la présente forêt ?

‒ Non, chevalier. Croyez m’en, ce sont toutes les mêmes.

Goguenar baissa la tête et ne répondit rien. Il se disait au dedans de lui-même que l’ermite ne pourrait en rien l’aider à connaître la véritable nature de sa vilaine, ce qui le laisserait dans les supputations et donc dans la crainte. Il en était fort contrarié et garda le silence pour tourner et retourner en sa mémoire les images de sa rencontre avec elle. Mais bientôt une idée nouvelle s’éveilla dans son esprit, concernant non lui-même mais son nouvel ami Ripolain de Ruaudain.

‒ Dites moi je vous prie, saint père, commença-t-il, puisque vous savez bien toutes les merveilles de a forêt de Boudain, auriez-vous par chance connaissance d’une appelée le Poilu ?

‒ Non, messire chevalier, point n’en ai entendu parler, répondit l’ermite en secouant la tête.

‒ C’est que peut-être son nom est différent de celui que vous ai donné, dit Ripolain après un instant de réflexion. Mais si ce n’est celui-là, c’en est un qui est proche. Le Goulu peut-être ?

‒ Non plus, messire, assurément s’il existe ne se niche en cette forêt.

‒ Le Gouda ? Le Boudu ?

‒ Non, et non.

‒ Le Salu ! lança triomphalement Goguenar en relevant haut la tête, car il pensait bien avoir retrouvé le nom que lui avait dit Ripolain.

‒ Pour sûr, je sais ce qu’est le salut, messire chevalier, répondit gravement l’ermite, mais n’est pas ce que vous dites.

Goguenar baissa de nouveau la tête. Sachez que le découragement le gagnait et qu’il enrageait de ce que sa mémoire lui fît autant défaut, mais il se reprit et résolut d’entreprendre l’ermite d’une autre façon. Il décida de mener son investigation à la manière du fleuve aux rives étroites qui se change en la vaste mer afin de permettre à la nef transportée sur ses eaux d’arpenter toutes les directions et non plus seulement l’amont et l’aval.

‒ Faisons autrement, mon père, lança-t-il, si vous l’acceptez : dites-moi toutes les bêtes dont le nom se rapproche de ceux que vous ai proposés.

‒ Bien volontiers, messire chevalier, si cela vous plait.

L’ermite rentra au dedans de lui-même pour réfléchir.

‒ Que dites-vous du Garou ? demanda-t-il après quelques instant.

‒ Point n’est celui-là, répondit Goguenar avec assurance.

‒ La Ganipote ?

‒ Non.

‒ Le Goublin, peut-être ?

‒ Par ma foi, non.

‒ Le Bécut ?

‒ Qu’est le Bécut ?

‒ Sachez, messire chevalier, que c’est un géant qui est haut de sept toises. Il n’a qu’un œil au milieu du front et se nourrit de chair de bons chrétiens.

‒ Alors non, une fois de plus, car bien suis assuré que la bête que je cherche n’est pas un géant, mais une bête comme viens de le dire. En connaissez-vous d’autres ?

‒ Malheureusement, chevalier, vous ai énuméré toutes les merveilles de la forêt de Boudain.

‒ Il n’y en a point d’autres ?

‒ Non, répondit sèchement l’ermite.

Goguenar baissa la tête et ne dit rien. Il pensait au dedans de lui que point ne servait de continuer à interroger l’ermite, car il était assuré qu’il ne pourrait rien lui apprendre sur le Galou que pourchassait Ripolain comme il n’avait rien eu à lui dire sur sa vilaine. L’autre ne relança pas la conversation sur un nouveau sujet. Aussi restèrent-ils un long moment sans bouger ni se parler.

Comme il se faisait tard et qu’il n’y avait rien d’autre à faire, ils résolurent de se coucher. L’ermite céda la paille à Goguenar et alla s’étendre sur la cendre. Mais sachez qu’il ne l’avait pas fait par bonté car la paille était toute malodorante et pourrie. A la vérité l’ermite la lui avait laissée pour se venger du chevalier qui l’avait obligé à énumérer toutes les merveilles de la forêt de Boudain sans en trouver une seule qui lui convînt, et qui en sus les avait trouvées peu nombreuses. A coup sûr il irait raconter partout que la forêt de Boudain était pauvre en aventures, que point ne méritait qu’on s’y attardât et qu’on avait mieux fait de s’aller directement en celle de Pompont qui regorgeait de merveilles, au dire des Bretons. A ce penser, une grande colère montait dans le cœur de l’ermite qui enrageait d’autant plus qu’elle était preuve que son jeûne de l’automne ne lui avait servi de rien.

Avant de dormir, Goguenar sortit de sa besace un pâté qu’il avait emporté du château où il avait passé la nuit précédente et s’en coupa des petits morceaux avec un couteau avant que de les enfoncer en sa bouche pour les mâcher sans faire de bruit afin que l’ermite ne l’entendît pas.

Mais le conte laisse Goguenar à son repas. Il le retrouvera le moment venu et il se tourne à présent vers Ripolain.

(à suivre)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s