Ippolito Pompizzioni (1493-?) (2/3)

(Lire ici la première partie de la vie exemplaire d’Ippolito Pompizzioni)

Il passa les cinq années suivantes à rédiger son grand œuvre, un ouvrage intitulé Disquitiones de perfectione Spherarum cum ex Naturae studio tum ex Sanctis Scripturis judicio (« De la perfection des sphères démontrée tant par l’étude de la nature que par l’examen des Saintes Écritures »), ne s’interrompant que pour aller inhumer son père qui avait eu le crâne fracassé par la pierre qu’avait malencontreusement fait tomber l’un des ouvriers travaillant sur le chantier des nouvelles fortifications de la ville, et pour vendre l’auberge à un Vénitien désireux d’établir son commerce sur un sol plus ferme que celui sur lequel était édifiée la cité des Doges (dont on craignait que les incessants départs et arrivées de navires d’un gabarit toujours plus élevé ne finissent par saper les fondations de pilotis et ne l’envoyassent au fond de la lagune). Un marché original fut conclu entre les deux parties : l’héritier cédait l’auberge en échange de l’usufruit perpétuel d’une chambre, du couvert et de la prise en charge par l’acquéreur de l’ensemble des frais d’impression du volume dont Pompizzioni était en train d’achever l’écriture. Le Vénitien se frotta les mains à la signature du contrat, mais il se rendit compte en prenant la mesure de l’appétit du savant et connaissance des coûts d’impression d’un in-quarto (même réalisé un tout jeune libraire de la région, Gabriele Giolito, qui venait tout juste de s’établir dans le quartier du Rialto à Venise) que l’affaire qu’il avait conclue n’était pas autant à son avantage qu’il l’avait imprudemment supposé.

La joie que ressentit Pompizzioni lorsqu’il tint pour la première fois son ouvrage entre ses mains était tout sauf exempte de vanité, et on commença à le voir se pavaner en ville, les mains derrière le dos, le menton levé haut laissant voir son cou crasseux, avec sur son visage gonflé un air d’intense satisfaction qui lui attirait les lazzis des mendiants de la Piazza del Santo. Parfois il arrêtait les passants, leur faisant l’éloge de son ouvrage, évoquant son amitié avec Paracelse, « le célèbre savant » dont pourtant ces gens simples n’avaient jamais entendu parler. Il s’informait d’ailleurs comme il pouvait des frasques et des déboires de son ancien camarade d’université dont le souvenir n’avait jamais quitté son esprit. Apprenant avec quelques années de retard le scandale que celui-ci avait commis en brûlant publiquement des exemplaires des œuvres de Galien et d’Hippocrate alors qu’il enseignait à l’Université de Bâle, Pompizzioni se remémora l’épisode semblable qui s’était déroulé à Ferrare. Pour réparer le dommage causé par son turbulent acolyte, il décida d’offrir à l’Université un exemplaire de ses Disquitiones en guise de compensation.

Le bibliothécaire qui le reçut s’effraya fort de l’ouvrage, qu’il courut remettre au secrétaire de l’évêque de Ferrare, désignant d’un doigt tremblant le nom de son auteur et jurant par tous les Saints du Paradis que jamais il n’avait sollicité cet envoi, qu’il ignorait tout de l’existence de ce livre jusqu’à ce qu’il l’eût entre ses mains et qu’il ne l’avait pas ouvert plus avant que sa page de titre. Le secrétaire qui ne comprenait rien à cet émoi prit note de ses déclarations puis déposa les Disquitiones sur le bureau de l’évêque, Luigi d’Este, qui éclata de rire quand il eut pris connaissance de l’affaire. Il avait en effet immédiatement compris que l’effroi du bibliothécaire venait de ce qu’il avait confondu le nom de Pompizzioni avec celui de Pomponazzi, ce philosophe bolognais qui avait créé le scandale lorsqu’il avait malicieusement rappelé que si l’Evangile assurait que l’âme individuelle était immortelle, Aristote, lui, soutenait le contraire, et dont la mort en 1525 ne garantissait nullement que ne fussent publiés à titre posthume des ouvrages d’une encore plus insolente impiété. Outre la paronymie des deux noms, le fait que Pomponazzi avait sévi quelques temps à Padoue n’était sans doute pas entré pour rien dans la méprise du bibliothécaire, qui amusa l’évêque au point qu’il en fit un récit épistolaire circonstancié (rehaussé de saillies drôlatiques plus ou moins hors sujet inspirées de l’Arétin) à son ami le cardinal romain Ludovico Bellini qui, contre attente, répondit en lui demandant que fût envoyé pour examen l’ouvrage de Pompizzioni.

Bellini faisait en effet partie de la Sacrée Congrégation de l’Inquisition Romaine et Universelle tout récemment fondée par le pape Paul III pour concurrencer les inquisitions espagnole et portugaise que le soutien actif des autorités séculières de leurs pays respectifs rendaient particulièrement compétitives sur le marché de la lutte contre l’hérésie. Les inquisiteurs romains, peu expérimentés, avaient besoin de se faire la main sur des dossiers un peu plus ardus que les écrits réformés en provenance d’Allemagne vers lesquels se portait avec une paresseuse spontanéité leur attention, puisque l’hétérodoxie des thèses contenues dans ce type d’ouvrages y était explicitement revendiquée. N’avaient-ils pas déjà laissé passer le De Naturalium Effectuum Causis (« Des Causes ou effets naturels ») de, justement, Pomponazzi, qui allait jusqu’à douter du caractère surnaturel des miracles ?

C’est ainsi que les Disquitiones atterrirent à Rome où elles furent examinées par un aréopage d’inquisiteurs qu’avaient rendu particulièrement tatillons la réprimande du cardinal Bellini suite au fiasco de l’affaire Pomponazzi.

Pourtant le livre de Pompizzioni, malgré quelques obscurités ici et là, fut jugé d’une orthodoxie sinon satisfaisante du moins passable par le Saint Office : son auteur y établissait la rotondité parfaite de la Terre et sa position centrale dans l’univers. En sa qualité de monde créé pour y abriter l’Homme, conçu à l’image de Dieu, dont Pompizzioni démontrait facilement la perfection, elle devait participer de cette perfection, et donc être immobile. Ainsi se trouvaient réfutées les théories de Copernic. L’Homme, quant à lui, participait, mais dans une moindre mesure, de la perfection divine, raison pour laquelle sa tête, d’une part n’était pas parfaitement sphérique, d’autre part était partiellement dotée de mouvement : rattachée à la matière par l’intermédiaire du cou elle pouvait se mouvoir de gauche et de droite, mais se rapprochant du Ciel par sa position au sommet du corps elle ne pouvait faire un tour complet sur elle-même, ce qui nous empêche de regarder derrière nous.

Les censeurs ecclésiastiques goûtèrent moins les thèses sur la supériorité des femmes sur les hommes : Pompizzioni faisait observer que la création d’Adam avait précédé la création d’Eve, ce qui faisait de cette dernière le sommet et l’achèvement de l’Oeuvre du Seigneur, car ce qui est premier dans l’ordre de l’intention est toujours dernier dans l’ordre de la réalisation. Qui plus est, la nature avait créé les femmes moins mobiles que les hommes, puisque dans toutes les sociétés connues elles restaient au foyer à s’occuper des enfants tandis que leurs maris allaient chercher la fortune à l’extérieur du logis ; sans parler de l’acte de procréation, qui voyait les hommes convulser grotesquement au-dessus des corps de partenaires féminines inertes comme des morceaux de bois sec. Mais la (relative) sobriété des thèses astrologiques développées, la quasi absence de références alchimiques (même s’il savait par les discussions qu’il avait eues avec Bombastus que la réalisation du Grand Œuvre devait être comprise dans un sens allégorique, Pompizzioni ne pouvait intérieurement adhérer à un symbolisme qui s’appuyait sur la recherche d’un changement de forme et de substance), les anathèmes lancés contre la religion réformée dont l’existence démontrait que le changement est bien synonyme de chaos, comme en témoignaient les absurdités de Copernic dont le rêve aurait été de voir la Terre bouger, jetant bas les édifices, précipitant les hommes cul par dessus tête, les empires les uns sur les autres, et sur les routes des cohortes de petits enfants en larmes à la recherche de leur mère projetée dans l’autre hémisphère, firent conclure que Pompizzioni pouvait être un allié dans la lutte contre l’hérésie s’il était capable d’éclaircir dans un sens orthodoxe certaines de ses thèses et de renoncer à quelques autres. Aussi fut-il invité à Rome à exposer sa théorie devant un comité de théologiens qui seraient spécialement réunis pour l’occasion.

L’orgueil du savant gonfla encore lorsqu’il apprit cette nouvelle, qu’il annonçait à tous ceux qu’il croisait en ville ; mais cela faisait longtemps qu’on ne l’écoutait plus, et les universitaires de Padoue, accoutumés à le sentir venir de loin, surtout aux jours de chaleur, avaient pris l’habitude de prendre les rues de traverse pour l’éviter. Aussi fut-ce au milieu de l’indifférence de ses concitoyens que Pompizzioni partit pour Rome en aussi grande pompe qu’il put – ce qui était peu dire, le contrat de vente de l’auberge ne stipulant pas que l’acquéreur devait fournir au vendeur un équipage pour voyager.

Son séjour n’apporta pas à Pompizzioni toute la gloire espérée. Il s’attira quasiment dès son arrivée l’inimitié de Ludovico Bellini son hôte, lequel, bien qu’habitué à recevoir dans son palais des professeurs d’université de toute l’Europe et qui chaque année passait quelques semaines dans le confort rustique de l’abbaye de la Cervara, en Ligurie, en compagnie de moines bénédictins, s’effraya de la saleté du médecin. Après quelques jours seulement, il écrivait à l’évêque de Ferrare, qu’un peu injustement il tenait pour responsable de la venue de Pompizzioni dans sa maison, afin de lui faire part de l’agacement que produisait sur lui « Ce docte qui se prétend savant comme un Grec et vertueux comme un Romain mais qui a toute l’apparence d’être sale comme un Allemand et insolent comme un Français. » Bellini s’inquiétait également du contenu des conversations qu’il avait avec le Padouan qui, ou bien avait évolué dans ses spéculations dans une direction dangereuse, ou bien avait vu les thèses de son ouvrage examinées par des inquisiteurs décidément incompétents, et concluait sa lettre en se demandant s’il était préférable d’auditionner Pompizzioni le plus tôt possible pour éviter qu’à force de ruminer ses théories il ne les rende encore plus délirantes, ou bien le renvoyer sans l’écouter à ses puces de lit padouanes. Malheureusement pour le savant, le cardinal pesa plusieurs mois le pour et le contre, ce qui permit au premier d’avancer fort avant sur le chemin de la logique interne de sa pensée, qui l’éloignait toujours davantage de celui de l’orthodoxie et même du sens commun.

Il faut dire à la décharge de Bellini que les théologiens, retenus loin de Rome pour le Concile, ne montraient guère d’enthousiasme à l’idée d’y revenir pour écouter la causerie qui s’annonçait rébarbative d’un inconnu : la ville de Trente en effet n’était pas sans charmes, que l’on goûtait avec d’autant moins de retenue que cette espèce de colloque universitaire qui ne semblait jamais devoir finir (il s’était ouvert seize ans plus tôt) ramenait ses participants à des trente ou quarante années en arrière, au temps de leur jeunesse estudiantine, quand toutes les faims terrestres se mêlaient à la soif du savoir et n’avaient d’autres limites que celles de l’endurance physique, des capacités intellectuelles et du contenu d’une bourse en cuir. Or, tous les frais étaient ici payés par le Vatican, et l’énergie de ces hommes d’âge mûr, jusqu’à celle des vieillards, était un motif continuel de stupéfaction pour les aubergistes, taverniers et catins tridentins. Aussi prenait-on son temps pour examiner sous tous ses angles les problèmes théologiques soulevés par les organisateurs du Concile, telle l’épineuse question de la nécessité pour les évêques de demeurer dans le diocèse dont ils avaient la charge, qui pour certains débatteurs ne relevait que du droit ecclésiastique tandis que pour d’autres elle était une prescription du droit divin, et sur laquelle on ergotait depuis deux ans, avec une intransigeance d’autant plus grande que le nouveau pape, Paul IV, élu l’année précédente, avait à plusieurs reprises témoigné de sa volonté de réduire le nombre des points à examiner afin d’être en mesure de connaître de son vivant la clôture de cet interminable congrès.

En avril 1556, Bellini fut toutefois en mesure d’annoncer à un Pompizzioni aux anges que la date de son exposé devant l’assemblée des savants ecclésiastiques avait été fixée au vendredi 16 mai, dans la grande salle du Palazzo della Cancelleria : Paul IV, qu’agaçait de plus en plus la durée des débats, avait en effet décidé de se rendre en personne à Trente pour en surveiller le déroulement, ce qui, par un effet de vases communicants, ramenait vers Rome quelques-uns de ses plus éminents participants qui se souciaient peu de se trouver à portée de main du Pape dans le cas où celui-ci viendrait à apprendre quelle solide réputation ils s’étaient taillée dans les lupanars de la ville.

(Lire ici la troisième et dernière partie de la vie exemplaire d’Ippolito Pompizzioni)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s