LE KINÉBIOSCOPE (1/4)

Moins de dix ans après que les frères Lumière et Thomas Edison eussent revendiqué l’invention du cinématographe, le photographe français Roland Clabotin (1865-?) prétendit avoir mis au point un procédé de production d’images encore plus révolutionnaire puisqu’il ne se contentait pas d’enregistrer l’empreinte visuelle des choses mais les dupliquait en trois dimensions. Bien qu’il restât assez évasif sur les caractéristiques techniques de son invention afin, expliqua le photographe ardent patriote et antidreyfusard, qu’elle ne lui fût pas « volée par les Boches ou par les Juifs », Clabotin fit insérer dans les journaux des encarts publicitaires pour présenter le « kinébioscope », annonçant une première démonstration avant la fin de l’année 1904. Ces annonces rencontrèrent principalement l’indifférence ou le scepticisme des journalistes et du public, à l’exception notable de Félix Fénéon, qui rédigea immédiatement un article enthousiaste pour Le Matin, publication qui explique peut-être la circonspection de ses collègues, le caractère volontiers facétieux de l’écrivain anarchiste étant notoire.

Clabotin ne se laissa pas décourager par ce premier échec et, à la suite d’un accord conclu avec Georges Méliès (accord dont les termes sont jusqu’à aujourd’hui restés secrets), il commença à tourner dans le studio de la compagnie Star Film quelques saynettes inspirées des répertoires de la Comédie Française et des Folies Bergères, avec dans les rôles principaux une certaine Josette Bécassis (1881-1954), dite « Mlle Josette », une ancienne couturière qui avait auparavant servi de modèle pour les « tableaux photographiés » de Clabotin et qui était alors sa compagne (ces « tableaux », aujourd’hui considérés comme perdus, semblent avoir été des œuvres assez libres qui valurent à Clabotin au moins deux convocations dans les locaux de la brigade mondaine).

La première et, de fait, la seule démonstration publique du kinébioscope eut lieu le 24 septembre 1904 dans la salle du cabaret du Concert Parisien, devant un public relativement clairsemé malgré de nouvelles annonces dans la presse. L’absence de Fénéon fut particulièrement remarquée.

Un reporter dépêché par L’Echo de Paris, et qui signait ses articles des initiales G.L. (pour Géo Leborgne) raconta qu’il n’y avait pas de surface plane servant d’écran, les images étant diffusées sur toute la profondeur de la scène. Ainsi Mlle Josette semblait-elle apparaître « dans toute la plénitude de ses formes de la même façon exactement qu’elle l’eût fait si elle avait été présente en chair et en os », mais comme baignant dans une espèce de halo de couleur changeante qui tantôt rappelait les ectoplasmes des photographies spirites (dont le reporter rappelait à ses lecteurs qu’il s’agissait en réalité de montages destinés à escroquer un public trop crédule ou trop troublé par le chagrin pour avoir conservé son discernement), tantôt les cadavres des noyés exposés derrière les vitrines de la morgue de l’île de la Cité (dont le même reporter ne manquait pas de signaler qu’il avait quelques jours plus tôt écrit un article invitant les autorités à en interdire enfin l’accès au public – à l’exception bien entendu des journalistes et des proches des défunts). D’autres témoins évoqueraient quant à eux les bacs de l’aquarium de Paris. Mlle Josette, revêtue d’une toge fort légère, livrait des interprétations passionnées des monologues de Phèdre et d’Andromaque et exécutait de temps à autre quelques figures de French Cancan.

Hormis ces intermèdes dansés, le spectacle devait être quelque peu monotone, le kinébioscope pas plus que les procédés en deux dimensions de Pathé ou d’Edison n’étant apte à capturer le son. Un certain nombre de spectateurs semblait néanmoins sidéré par un spectacle d’une si absolue nouveauté (sur le plan technique tout au moins), mais très vite des murmures se firent entendre dans la salle, et ce nombre décrut tandis qu’augmentait celui de ceux, au nombre desquels Leborgne précisa qu’il s’était rangé dès le début, qui estimaient qu’on était en train de se payer leur tête.

Bientôt le murmure devint brouhaha. Deux hommes se levèrent et se mirent à invectiver le projectionniste, qui n’était autre que Clabotin (celui-ci n’avait suffisamment confiance en personne pour laisser un autre que lui manoeuvrer son appareil), tandis que sur la scène, imperturbable, l’image en relief de Mlle Josette interprétait avec conviction le désespoir de Chimène, à moins que ce ne fut celui d’Iphigénie, un bras levé vers le ciel et l’autre serré contre son sein, et prenant de temps à autre dans ses mains son visage verdâtre. Clabotin de son côté ne s’en laissait pas conter et répondait à ses détracteurs en des termes dont Leborgne expliquait à ses lecteurs que L’Echo de Paris était un journal trop respectable pour qu’on les y imprimât (« fermez-la, bande de cons ! », selon des sources moins bégueules).

Les choses menaçaient de dégénérer, Clabotin ayant invité les plus virulents de ses critiques à venir le rejoindre au fond de la salle pour « régler ça à la Française », quoi que cela voulût dire, et elles dégénérèrent effectivement lorsqu’un spectateur du premier rang lança sa chaussure en direction de la scène, où elle atteignit en plein front Mlle Josette, l’arrêtant net dans l’exécution d’une figure de French Cancan (le « pas de charge », précisa Leborgne, démontrant par là qu’il ne montrait pas la même pruderie dans le choix de ses spectacles que dans celui de son vocabulaire). Ainsi le doute n’était plus permis : c’était bien une imposture.

Le nombre des spectateurs qui répondirent alors à l’invitation de Clabotin à aller s’expliquer avec lui dépassant selon toute vraisemblance celui qu’il avait escompté, le projectionniste battit en retraite, bousculant dans sa précipitation sa machine qui s’écrasa sur le sol et prit feu presque immédiatement. Déviant très légèrement de leur trajectoire initiale, les volontaires pour un entretien « à la Française » avec Clabotin se ruèrent vers la sortie, où certains d’entre eux, frustrés dans leur désir d’en découdre avec le responsable de la supercherie dont ils avaient malgré tout été les dupes, échangèrent quelques coups avec des badauds avant de se disperser à l’arrivée des pandores qui en furent réduits à écouter les explications décousues des rares témoins restés sur place et à interpeller une Mlle Josette hagarde qui errait en petite tenue de scène sur le trottoir de la rue de l’Echiquier. Fort heureusement, le début d’incendie fut vite maitrisé et hormis le projecteur kinebioscopique dont la gangue de bois avait entièrement brûlé, de la pellicule qui avait fondu, et de quelques lattes de plancher qui avaient noirci, les dégâts causés au Concert parisien furent minimes, et l’établissement put rouvrir ses portes dès la semaine suivante. Clabotin de son côté avait disparu.

Les rares articles consacrés à cet événement tombèrent d’accord pour estimer qu’il s’agissait d’une escroquerie dans le fond plus drôle que maligne, ce que corroborait le fait que tous les spectateurs interrogés avaient témoigné s’être payé « une bonne tranche de rigolade », regrettant seulement la prestation jugée médiocre de Mlle Josette dont le désespoir, expliquèrent-ils, manquait d’emphase dans les scène tragiques tandis qu’elle ne levait pas bien haut la jambe dans les burlesques. Fénéon aurait en tout cas déclaré à ses proches qu’il regrettait de ne pas être venu.

L’identité des deux individus qui avaient lancé les hostilités contre Clabotin donna lieu à quelques conjectures. Plusieurs commentateurs, se basant sur l’article de Géo Leborgne qui avait indiqué que ces hommes s’exprimaient en français avec un fort accent étranger (« mais pas allemand », précisait-il), supposèrent qu’il s’agissait d’agents à la solde d’Edison, agents dont la présence à Paris à ce moment étant bien avérée, quoique pour des raisons tout extérieures au kinébioscope (en vue de préparer les pièces d’un procès, qui d’ailleurs tourna court, contre Pathé et Méliès.) Les sceptiques se demandèrent toutefois quel intérêt aurait eu Edison à se mêler d’une affaire pareille, comme s’il n’avait pas été évident depuis le début que Clabotin était au mieux un plaisantin. Certains ajoutèrent que, quand bien même il aurait cru sur la foi d’informations erronées en la réalité du kinébioscope, la scrupuleuse honnêteté et la stricte rectitude morale de l’ingénieur américain rendaient hautement improbable de sa part une intervention aussi peu fair-play, ce qui fit sourire ceux qui étaient au fait de ses pratiques commerciales.

Mais le principal élément qui resta inexpliqué concerna Josette Bécassis, dont il fut démontré que l’après-midi même de la représentation elle avait pris le train pour Angers afin de visiter sa mère malade, puisqu’elle avait été arrêtée par les contrôleurs de la Compagnie des Chemins de fer de l’Ouest pour défaut de titre de transport et forcée de descendre en gare du Mans. Il ne s’agissait pas d’un homonyme, ou d’une personne indélicate qui aurait donné une fausse identité aux contrôleurs, puisque Mme Bécassis mère, à qui la police parisienne télégraphia deux jours plus tard afin de la prévenir de l’arrestation de sa fille, qui se trouvait toujours dans un état de confusion tel qu’elle ne se souvenait pas de son nom et qu’il avait fallu la transférer à l’hôpital Lariboisière, fit répondre que cette dernière était bien arrivée chez elle et que le malentendu qui l’avait retardée à cause du zèle indiscret de quelques employés subalternes d’une compagnie ferroviaire qui aux dires de ses amies s’était fait une spécialité s’en prendre aux jeunes femmes honnêtes ferait l’objet de sa part d’une réclamation auprès de son député, M. Bourgère, qui ne manquait jamais de la saluer par son nom à chaque fois qu’il la croisait au marché de la place La Fayette, et qui connaissait très bien Josette.

Leborgne, qui suivait toujours l’affaire, poussa le zèle journalistique jusqu’à attendre le retour de Mlle Bécassis sur le quai de la gare des Invalides où elle reposa le pied aux premiers jours du mois d’octobre, afin de la confronter à l’autre Mlle Bécassis toujours en convalescence à l’hôpital où l’évolution de son état alarmait le personnel médical. Mais la rencontre ne put avoir lieu, à la fois parce que la première refusa obstinément de suivre un homme qu’elle ne connaissait pas, encore plus s’il se recommandait de Clabotin (le reporter avait en effet eu l’idée de se présenter comme un ami de l’inventeur du kinébioscope, dont on était toujours sans nouvelles), et parce que la seconde s’était, selon les mots des infirmières de Lariboisière, « volatilisée. » Le journaliste se vengea de cette déconvenue en rédigeant un article dont l’intitulé, « La dinde qui nous prend pour des dindons », révèle assez, outre les décisions discutables du rédacteur en chef de l’Echo de Paris en matière de convenances lexicales, le sentiment de Leborgne sur cette singulière ubiquité.

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